Il connut avec délice la joie jeune des espoirs et des chimères, et l'angoisse exquise qui vous serre la gorge à l'apparition de l'aimée. Ses chimères étaient simples d'ailleurs, et ses espoirs modestes: il ne désirait rien que le sourire et l'amitié de Sélysette. Trop de femmes, toutes méprisées, s'étaient succédées dans son lit pour qu'il trouvât souhaitable d'y coucher son unique idole.
Quand Fierce rendait visite dans la villa de la rue des Moïs,—il y allait très souvent, et s'ingéniait en sournois pour trouver seules Mme Sylva et sa fille,—il passait par la grille toujours ouverte, et gagnait le jardin sans traverser la maison. Vers quatre heures, avant la promenade, Mme Sylva ne manquait guère d'aller s'asseoir sous les banians de sa terrasse, et respirer le plein air que les arbres touffus gardaient frais. Là, Fierce trouvait toujours l'aveugle sur son même fauteuil de rotin, ses vieilles mains occupées du même tricot de laine grise, et, toujours fidèle compagne, Mlle Sylva babillant ou lisant à voix haute.
Il était maintenant le meilleur ami, celui qu'on accueillait avec le plus de joie, celui qui jamais n'importunait le tendre tête-à-tête de la fille et de la mère. On lui faisait place, on l'invitait à la promenade, ou l'on prolongeait pour lui jusqu'au soir la causerie intime du jardin. Il contait les nouvelles, on l'initiait aux graves riens de la vie familiale; il marivaudait avec Sélysette sur un mode taquin qui stimulait joliment la verve et la gaîté de la jeune fille; et l'aveugle mêlait à tout sa gravité douce, et cette mansuétude exquise des vieilles femmes qui ont beaucoup souffert, mais dont le cœur en loques ne s'est point aigri, et que le deuil et la résignation ont faites meilleures et sublimes.
Parfois, la nuit les surprenait dans le jardin, et Mme Sylva prenait le bras de Fierce pour rentrer au logis. On allumait les lampes, dont la lumière intime mettait aux joues de Sélysette des teintes de perles roses. Et Fierce, avant de partir, priait qu'on ouvrit le piano. Mlle Sylva n'était pas une grande artiste; mais sa voix, juste et rustique, sonnait si pure qu'on eût dit de l'or vibrant.
De vieilles chansons, des légendes rythmées qui sentaient le barde et le terroir: Fierce,—ironique et dépravé,—écoutait ces refrains candides avec une émotion qui mouillait ses yeux.
Quand il s'en retournait dans la nuit brune, une mélancolie le gagnait, plus lourde à mesure qu'il s'éloignait de la maison chère. La route lui semblait longue et ses jambes lasses; il appelait parfois un pousse attardé, et, plus à l'aise pour rêver, dans la petite voiture silencieuse, il s'avouait sans honte que tout son bonheur restait prisonnier derrière lui,—là-bas, près de cette adorable fille qui lui avait pris le cœur. Loin d'elle, désormais, que serait sa vie? Un voyage sans but, très indigne d'être recommencé.
Les deux tapissiers chinois,—de gras Cantonais à belles queues, leurs bas blancs terminés dans des chaussons noirs à semelles de feutre,—écoulent les ordres de Fierce, dans la petite chambre du Bayard.
—... «Arracher toute la soie grise des murs; même chose le velours;—à la place, mettre ça....»
Ça, c'est un crêpon de Chine bleu léger, qui a des reflets verts;—cela vient de Shang-Haï; Fierce a pris de la peine, pour trouver cette couleur qu'il voulait absolument.
... «Encadrer panneaux avec ça....»