XVI

... Ce matin, je traversais en caïque le Bosphore. J'avais passé la nuit, dans mon harem de Skutari, et je regagnais ma maison de Stamboul, où j'écris ce livre. Mes caïkdjis ramaient sans bruit, les muscles de leurs bras gonflant leurs manches blanches; et le caïque glissait sur l'eau sans même la rider.

Le soleil était déjà haut. Mais une barre de nuages le cachait, et la lumière matinale n'était que terne et blafarde. Stamboul, entre le ciel pâle et la mer grise, était comme une ville du Nord.

Je voyais cependant Sainte-Sophie la gigantesque, et le bariolage jaune et rouge des remparts qui lui servent de contreforts; je voyais le poème en pierres des murailles byzantines que les hommes ont crénelées par en haut, et la mer par en bas; je voyais l'infinité des maisons turques, dont les vieilles planches sont violettes comme un sous-bois d'automne; et je voyais les mosquées sans pareilles au monde, dont chacune a vidé le trésor d'un empereur,—Achmèdié aux cent dômes semblables à des bulles de marbre;—Méhmèdié, que le Sultan Conquérant fit robuste;—Suléimanié, que le Sultan Magnifique fit pompeuse;—Bayazidié, choisie par les pigeons d'Allah;—Shahzadé, qui expie un péché de Roxelane,—tant d'autres. Les coupoles grises s'aggloméraient comme les dunes du désert amoncelées par le simoun; les minarets pointaient au ciel comme les lances qui conquirent Stamboul au Prophète. Et la ville s'achevait parmi les cyprès noirs du vieux sérail, qui font un linceul mélancolique aux si beaux Kiosks vides de sultanes.

Mais le soleil était absent, et l'âme de Stamboul absente avec le soleil. Stamboul, décolorée et maussade, était comme une ville du Nord.

Tout à coup, le soleil perça les nuages. Je sentis sa caresse chaude sur mes épaules et sur ma nuque, et je vis la mer s'illuminer autour de moi: c'était comme une nappe de rayons qui se répandait sur l'eau, et courait, plus vite que le caïque, vers Stamboul. L'ombre fuyait devant, et la ville fut conquise d'un seul bond par l'assaut du soleil.—Ce fut un miracle. Les palais, les mosquées, les maisons, et chaque pierre des remparts, et chaque feuille des jardins, furent autant d'êtres vivants et frémissants sous la lumière d'or. Dans le ciel bleu, aux pointes des minarets aigus, les croissants de bronze scintillèrent comme des astres; dans la mer plus bleue que le ciel, toute la ville blanche, verte et violette se refléta comme dans un miroir de saphir. Et par-dessus la Corne d'Or chargée de barques, les collines sacrées d'Eyoub, invisibles tout à l'heure, découpèrent l'horizon d'un profil noble et hardi.—Ce fut un miracle: une résurrection; une résurrection si prompte, que j'en demeurai émerveillé.—Il avait suffi d'un rayon de soleil....

Pareillement, l'amour de Sélysette Sylva, ensoleillant le cœur de Fierce, métamorphosa d'abord toute sa vie.

A dire le vrai, Fierce n'avait pas encore vécu, puisqu'il n'avait jamais joui ni souffert. C'est d'ailleurs en cette formule d'impassibilité que se résume l'effort des civilisations; et Fierce, civilisé, avait suffisamment étiolé ses instincts primitifs pour retrancher de sa vie tout ce qui ressemblait à une émotion;—plus de chagrin ni de joie: des plaisirs et des ennuis, ceux-ci peu différents de ceux-là.—Le cortège des frissons humains ne pénétrait plus ses moelles; un seul, le plus puissant, le frisson de l'amour, pouvait encore l'émouvoir et le secouer.

Faible secousse, probablement: Fierce, trop cérébral, fut sans doute moins épris que n'eût été l'un des matelots de son navire. Mais il n'avait jamais senti de secousse, même faible; et celle-ci, faute de comparaison, lui parut violente. Elle révolutionnait la monotonie écœurante de son destin: il en fut surpris et charmé. Il se complut dans cette pensée d'ailleurs inexacte que son amour ressemblait à l'amour d'un jouvenceau très innocent. Et il oublia d'être auto-psychologue, ce qu'il avait toujours été: il vécut sans se regarder vivre. A ce jeu neuf, il apprit à savourer le goût de la vie; et quoique son palais fût convenablement desséché, il s'émerveilla de ce goût qui lui était nouveau.