Il s'interrompt, lève les yeux. Sur le rayon de fer forgé qui lui sert de bibliothèque, ses livres, une collection fort libertine, font maintenant tache avec leur reliure de peluche grise. Il sourit: au temps où il lisait ces choses, quel étonnement, si un sorcier lui avait prédit qu'un jour il remplacerait le marquis de Sade par le commodore Mahan! Il fredonne:
—«Pour l'amour d'une blonde
D'une blonde aux yeux bleus ...»
C'est une chanson de Sélysette. Il s'interrompt, sérieux:
«... Le clair de tout cela, c'est que plus jamais je ne pourrai me passer d'elle...?
Mme Abel, la femme du lieutenant-gouverneur, recevait tous les mardis, de six à sept. Fierce s'y rendait régulièrement, par obligation professionnelle d'abord,—l'aide de camp de l'amiral devait sa visite au second magistrat de Saïgon,—et par goût aussi pour la femme aimable qui était des intimes de Mme Sylva. Mme Abel valait mieux que sa belle fille. Marthe déplaisait à Fierce par sa froideur polie sous quoi disparaissait une pensée toujours inconnue; tandis que sa belle-mère, nullement sotte ni candide, marquait pourtant à ses amis de la confiance et même de l'abandon.
Un mardi, Fierce se trompa d'heure, et arriva trop tôt. La rue était déserte, les voitures habituelles absentes et le factionnaire tonkinois endormi dans sa guérite. Fierce distrait passa sans rien voir. Le palais du lieutenant-gouverneur de Saïgon imite un temple allemand de la nouvelle Athènes: c'est laid et riche, avec des colonnes corinthiennes. Fierce gravit le perron: les boys annamites le regardèrent avec surprise et le laissèrent entrer: un indigène n'ose pas arrêter un Européen, même sous le toit de son maître; Fierce arriva sans obstacle jusqu'au salon; et seulement alors, devant les fauteuils vides, il comprit son erreur: la pendule de la fausse cheminée marquait cinq heures moins cinq.
—«Je suis stupide, pensa-t-il. Que faire?»
Il songea que peut-être un boy prévenait la maîtresse; chacun le connaissait dans la maison.—A tout hasard il attendit, prêt à s'excuser. Il flâna dans le salon sans s'asseoir. Les tableaux des murs n'étaient pas intéressants. Il s'approcha du guéridon drapé de broderies tonkinoises, et regarda l'album sorti de sa gaine,—un bel album de laque, relié à la japonaise; il toucha la laque du doigt: elle était épaisse et sans tare, brune, semée de fleurs de pêcher. Il pensa à Nagasaki, d'où viennent ces laques, et à Shirayama-San, qui les fabrique dans sa boutique brune où pépient des mousmés....
... Le Japon joli et net. Sélysette aimerait ce pays....
Il feuilletait l'album; c'étaient des photographies, des portraits; les pages tournaient sous son doigt sans qu'il prit garde aux visages reconnus de loin en loin: il méditait de s'en aller sans plus attendre, et regardait la porte ouverte.