C'étaient de joyeuses nuits! On se fatiguait d'abord à des randonnées insouciantes qui sillonnaient toute la ville, de haut en bas. Puis on se rassemblait en masses dans le quartier propice de Cochrane-Street, et l'on donnait l'assaut aux maisons borgnes. Les portes cédaient aux coups, les escaliers de bois sonnaient comme des tambours, sous le galop des talons de bottes, et les femmes, entassées dans les salons malpropres, poussaient des cris peureux et des rires serviles.

On se débauchait alors avec excès, orgueilleusement; on faisait parade de force et de violence; on cherchait l'illusion d'être en ville conquise et mise à sac: les verres se fracassaient aux murs; les piastres volaient par poignées. Les femmes, habituées aux bordées maritimes, courbaient le dos et tendaient la main; et toutes, toutes,—Cantonaises jaunes aux fins pieds nus, Chinoises du nord coiffées de perles, Japonaises rondes et fardées, Macaïstes aux yeux espagnols, Moldo-Valaques qui évoquent l'Europe,—acceptaient sans répugnance l'étreinte rapide des soldats occidentaux. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait les orgies d'en face; des couples demi-nus s'apostrophaient d'une maison à l'autre. Et le tumulte de la rue montait, avec des appels provocants, des cris obscènes, des fureurs de rixes. La ville de Hong-Kong n'occupe que les premières pentes de sa montagne. Plus haut, c'est l'étage des villas, des grands arbres et du silence. Des chemins ombreux surplombent en terrasses, et, par les nuits sereines, la lune, tamisée dans les feuillages, dessine sur le sol blanc des mosaïques d'ombre et de lumière.

Sur ces terrasses, exquises de fraîcheur et de calme laiteux, Fierce venait souvent rêver ses premières heures nocturnes. Mais pour rentrer à bord, il traversait ensuite la ville hurlante, pleine de rut. Et, tandis qu'il frôlait les portes mal fermées des bouges, et qu'il recevait en plein visage les bouffées de débauche qui en suintaient, de brusques réminiscences traversaient son cerveau et sa chair,—des réminiscences malsaines qui ressemblaient à des nostalgies.


XXIII

A bord du cuirassé de l'amiral Hawke, le King-Edward, un colossal navire auprès de quoi le Bayard n'était qu'un yacht,—la fête offerte aux Français fut magnifique.

Ce fut une de ces réjouissances énormes, comme seules les terres exotiques en savent les recettes. Cela commença par une matinée, avec concert et comédie,—ragoût savoureux dans une ville où les théâtres sont inconnus;—après, on dîna; on banqueta plutôt, à la manière de Pantagruel; et le bal fut ouvert par des couples déjà gais et excités; on dansa jusqu'au matin, et l'on flirta furieusement sur toutes les passerelles, laissées obscures à dessein. Et ce ne fut qu'au plein jour,—après les couleurs envoyées et le God save the King de huit heures,—que le dernier canot emmena le dernier invité. Le souper par petites tables avait tourné en belle et bonne orgie, et le cuirassé était maculé comme un bouge à matelots.

L'amiral d'Orvilliers paya de sa personne, arrive de bonne heure et partit après l'aube. Par ordre, ses aides de camp dansèrent sans merci, et se prodiguèrent. Le camp opposé déployait un acharnement égal, et c'était un assaut de cordialités et de courtoisies. La consigne évidente était d'exagérer. Peu ou prou, tous ces gens savaient qu'ils avaient été près de se combattre; et le spectre terrible de cette guerre à peine écartée planait encore au-dessus de la fête, pour l'étourdir et l'enivrer davantage. Les femmes surtout, les belles Anglaises que pressaient galamment les officiers français, n'oubliaient pas que ces cavaliers amoureux de leur grâce avaient médité et préparé peut-être le massacre inexpiable de leurs fiancés ou de leurs amants; et l'odeur de ce sang qu'on avait failli répandre par fleuves, n'était pas sans griser leurs narines sensuelles.

Les climats des Tropiques amollissent et dépriment les mâles, mais les femelles, au contraire, en reçoivent un coup de fouet qui cingle leur ardeur aux plaisirs,—à tous les plaisirs.—Point de mondaine, à Saïgon, qui consente à rentrer dès le cinquième acte du théâtre, à ne pas souper, à se coucher avant l'aurore; point de femme qui n'exige, en sus des caresses nocturnes, la friandise d'une fréquente sieste endormie à deux. Aux bals, on ferme les volets pour n'être pas chassé par le soleil, et le baccara n'est pas toujours déserté quand sonne midi.—A bord du King-Edward, où le plaisir prenait le masque d'une obligation patriotique, ce fut un délice. Dès le second quadrille, toutes les fleurs avaient été volées, toutes les mains dégantées, toutes les tailles prises. Quand vint le souper, les flirts avaient des airs de rendez-vous en chambres. Un vaisseau est un lieu propice; il s'y trouve quantité de coins discrets, bien abrités des lampes et des projecteurs. Les demi-vierges y peuvent effeuiller à leur aise leur demi-vertu, et les femmes s'abandonner même davantage. Quelle sécurité, d'ailleurs, d'avoir pour partenaire un marin, un passant près de disparaître, dont le baiser fugitif et sans conséquence restera secret pour toujours, nul et inexistant!

Les Anglais avaient convié toute leur ville cosmopolite. Il y avait là des femmes de tous les pays;—des Occidentales, fraîches débarquées de la prude Europe, mais déjà fort dégourdies par leurs quatre semaines de paquebot;—des Coloniales, toutes honnêtes dames selon Brantôme: filles d'Hong-Kong, où l'air est fiévreux; filles de Shang-Haï, où toutes les maisons ont deux portes; filles de Nagasaki, où l'exemple japonais est perfide; filles de Singapore, où les fleurs sentent trop fort; filles d'Hanoï enfin, et de Saïgon, que les initiés nomment parfois Sodome et Gomorrhe.