XXVI

L'Avalanche, une toute petite canonnière de vingt-cinq hommes d'équipage, appareilla deux heures avant le coucher du soleil, et remonta la rivière. Saïgon se cacha derrière ses forêts d'aréquiers, et seules, les deux flèches de sa cathédrale émergèrent longtemps de l'horizon, comme deux îlots pointus au-dessus de la mer des arbres. Le fleuve se pliait en méandres. Sur la passerelle, le pilote annamite indiquait de la main le chenal praticable, et parfois la canonnière serrait de près l'une des rives. On distinguait alors chacun des troncs pressés, et, entre eux, la terre marécageuse; çà et là une rizière brillait verte parmi les arbres bruns; des indigènes, sortis de quelques cañhas invisibles, regardaient silencieusement passer le bateau.

La nuit vint, sans crépuscule. Inquiet de sa route, Fierce mouilla au milieu du courant. Une senteur plus forte s'exhala des bois nocturnes, et le bruit sourd de la forêt emplit l'obscurité.

Toute la nuit, Fierce se promena sur le pont, avide de fraîcheur.

Un peu de fièvre battait à son pouls. Il se sentait superstitieux et craintif. La fatalité qui depuis un mois l'écartait avec obstination de Sélysette défiait évidemment les possibilités d'un simple hasard. Il y avait là de l'inexplicable; l'œuvre ténébreuse d'un génie hostile, qui peut-être rôdait alentour, dans la nuit inquiète,—prêt à l'accabler sous d'autres coups.

A l'aube, l'Avalanche repartit.

Des jours passèrent, pareils.

La révolte indigène avait pris feu tout d'un coup, et couru sur le pays comme une traînée de poudre. Deux provinces s'étaient levées en deux jours, incendiant leurs villages, mutilant leurs colons, se ruant à l'assaut des résidences et des postes défendus. Beaucoup de sang avait coulé très vite. Puis, au retour offensif des Français, à l'apparition des colonnes lancées contre les rebelles, un soudain silence avait succédé au tumulte, et le vide s'était fait devant l'invasion: la guerre orientale commençait,—sournoise et têtue.

Point de combat. Des embuscades, des guets-apens;—un coup de fusil jailli d'une haie; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite.—Les soldats s'énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps; il n'y avait de bons combattants que les tirailleurs annamites, patients et froids comme l'ennemi;—pareils. Ils se battaient d'ailleurs férocement, parce que c'était contre des compatriotes, et que les guerres civiles d'Asie,—et d'Europe,—sont inexpiables.

Les canonnières couraient d'arroyo en arroyo; parfois,—rarement,—elles sondaient les bois de quelques obus. Les insurgés avaient peur d'elles et s'en écartaient; ils dédaignaient les balles et la canonnade, mais leur théologie populaire,—toujours respectée et nourrie par leurs lettrés,—emplissait de démons hostiles ces machines flottantes nuit et jour panachées de fumées et d'étincelles.—Les canonnières allaient et venaient en vain: on fuyait devant elles.