C'étaient alors de longues randonnées inutiles, sur de faux renseignements donnés par de faux espions.—Le village à bombarder demeurait introuvable, à moins qu'il ne fût déjà en cendres; les sampans de guerre signalés au fond d'un bras sans issue devenaient magiquement quelques planches pourries.—Les chefs exaspérés tentaient parfois une opération d'envergure: on cernait quinze lieues de pays; on épaississait les lignes, on doublait les grand'gardes; les canonnières barraient chaque arroyo; et l'on n'avançait qu'après mille précautions prises: on marchait en silence à travers les bois vides; le cercle se resserrait: rien. La nuit tombait cependant, et dans les fourrés noirs, une fusillade tardive éclatait; des balles sifflaient jusqu'au fleuve, et les tôles des canonnières sonnaient sous les coups; le canon s'en mêlait; c'était enfin une vraie bataille qui durait jusqu'à l'aube. Mais à l'aube, le feu cessait soudain, car on s'était trompé: il n'y avait point d'ennemi. Égaré ou trahi, on s'était fusillé entre soi, on s'était massacré par mégarde. Dix, vingt morts jonchaient le sol. On les enterrait,—et l'on recommençait d'autres erreurs. On tuait et on mourait sans gloire, avec lassitude et ennui.

Les soldats avaient plus de lassitude et les marins plus d'ennui. Les canonnières étaient comme des couvents cloîtrés, d'où l'on ne sort pas, et où n'arrivent point les bruits du monde. Chaque soir, ignorantes des événements de la journée, elles mouillaient isolément, en plein milieu de la rivière, loin des rives traîtresses d'où partent les abordages nocturnes,—silencieux et sanglants. Mais si loin que l'on fût, on n'évitait pas la tiédeur humide de la forêt, ni son odeur sensuelle, où vibrent pêle-mêle tous les parfums de fleurs et de feuilles, et l'effluve fiévreux de la terre qui fermente. C'étaient des nuits vivantes, pleines de bruissements et de tressaillements. La forêt fourmiliait de choses secrètes, qu'on entendait remuer, souffler, haleter. Un murmure formidable montait de cette mer d'arbres; et parfois, des fracas en émergeaient, angoissants à force d'être proches: galopades sur le sol, chutes dans le fleuve, cris de bêtes en chasse ou en amour. Il n'y a rien au monde qui vive plus sensuellement qu'une forêt tropicale.

Fierce, de son banc de quart, écoutait et respirait la forêt.

Il était chaste depuis trois mois. Fidèlement et orgueilleusement, il se gardait à l'épouse prochaine. Le mois d'absence et d'exil avait été lourd à sa constance: le doute et le nihilisme avaient recommencé de le mordre; mais pas la débauche; à peine s'il avait connu de rares tentations, vite enfuies. Et sa continence lui était une dernière fierté, l'empêchait de croire à sa rechute définitive. Sa chair au moins demeurait digne de Sélysette. Cette vie nouvelle qu'il avait entrevue, cette vie chaste et fidèle,—il était encore capable de la vivre. Une chance lui restait.


XXVII

Or, la révolte du Grand Lac avait une tête. Un prince de sang impérial, lointain descendant d'une dynastie oubliée, s'était mystérieusement levé parmi son peuple. On ne savait pas son nom ni son histoire. Une vierge, disait-on, avait prophétisé sa venue; et à l'heure dite, il avait paru; et la vierge l'avait reconnu, désigné et proclamé parmi la foule. Il était marqué des stigmates de sa race; les prêtres s'étaient prosternés devant lui, et le peuple avait couru aux armes. Maintenant, il combattait avec une armée et une cour; sa prudence et son audace étaient redoutables, et ses partisans fanatisés le surnommaient Hong-Kop, le Tigre. Son nom impérial serait acclamé plus tard, après les victoires définitives, au milieu des triomphes et des agenouillements.

Mais, une nuit, le prince Hong-Kop fut trahi.

L'histoire en est restée obscure. L'âme asiatique ne se dévoile jamais qu'à demi.—Vengeance, ambition, jalousie? Autres mobiles inconnus, incompréhensibles pour l'Europe barbare?—Un avis anonyme, écrit en bon latin classique, parvint au quartier général. On lança deux colonnes en hâte, et dans le village indiqué, le prince fut surpris avec une faible escorte. Le dessous des cartes ne fut jamais connu.

Le village était entouré de rizières, et proche d'un bois touffu, propice aux fuites. Hong-Kop, au premier bruit, tenta de s'échapper. Mais les Français gardaient le bois; la lune éclairait deux lignes nombreuses et vigilantes.—Par les rizières, les colonnes d'attaque avançaient; des baïonnettes luisaient en files indiennes sur chacun des sentiers. Toute retraite était coupée. Hong-Kop comprit sa perte, et s'y résigna. À son ordre, les siens rentrèrent dans le village, et la tragédie dynastique eut son cinquième acte, sobre et dédaigneux. L'Empereur s'assit au milieu de sa cour;—les cañhas voisines brûlaient déjà, incendiées;—et il but le thé qui délivre, sans déclamations, sans larmes, en souriant. Lui mort, nul ne l'imita, parce qu'il ne sied pas aux hommes de s'égaler aux princes; mais tous attendirent autour du mort que l'ennemi les massacrât. Ils étaient cinquante-huit hommes et deux enfants. Ils ne firent pas d'inutile résistance, soucieux de ne pas se fatiguer avant de mourir. L'ordre de Paris était en effet de massacrer les pirates, et Tordre fut exécuté.