On les conduisit hors du village, dans la rizière, parce que le village n'était plus qu'une seule flambée. On ne les lia pas; ils s'agenouillèrent d'eux-mêmes, correctement, sur deux lignes; la rizière était inondée, l'eau montait aux mollets; quelques-uns relevèrent un peu leurs robes noires de lettrés, pour éviter la boue. Le bourreau arriva, un tirailleur pareil aux condamnés, un Annamite à chignon lisse qui avait l'air d'une fille; et il prit le sabre large qui tranche bien les têtes, tandis que tous inclinaient le cou, complaisamment. Le village incendié illuminait l'étrange scène et rougissait l'herbe mouillée où dansaient des ombres baroques. Les officiers vainqueurs, blêmes, voyaient les yeux des suppliciés indifférents, ironiques. Une tête tomba,—deux,—quarante; le bourreau s'arrêta pour aiguiser sa lame; le quarante et unième rebelle le regarda faire curieusement; le sabre affilé reprit sa besogne; et l'on termina par les deux enfants.

Sur une palissade, oubliée par l'incendie, les tirailleurs plantèrent ensuite les têtes,—pour l'exemple. Dans le bois proche, un tigre, effrayé par le feu rouge, aboyait comme aboient les chiens.

Fierce était là. Il avait fallu agir vite, sans attendre le concours des fractions éloignées: pour faire nombre, on avait débarqué la moitié des équipages de canonnières. Fierce commandait ce contingent.

Minuit était sonné. On campa sur place, par sections, les matelots les plus près du bois. Rien ne semblant à craindre, on posa seulement des sentinelles doubles, et le camp alluma des feux, trop excité et troublé pour dormir. L'odeur du sang obsédait les narines, et aussi l'odeur du village asiatique, abominable mélange de poivre, d'encens et de pourriture.

Tout à coup, un coup de fusil partit du bois.

Il y eut tumulte; on courut aux armes. D'autres détonations éclataient. Un sergent, la cuisse cassée d'une balle, hurla de douleur. Une sentinelle, mystérieusement égorgée, tomba sans qu'on vît l'égorgeur. Une panique faillit s'en suivre. Mais les officiers s'étaient jetés en avant, et leur exemple entraîna les hommes. Fierce, le premier, entra sous les arbres, sabre bas. Une colère sauvage le poussait, la colère du fauve dérangé de son repos. Il chercha furieusement un adversaire.

Mais l'ennemi avait fui. Le bois vide était calme comme un cimetière. Un arroyo coulait au milieu: des sampans peut-être avaient emporté les fuyards. On ne trouva rien que quelques cañhas noires penchées sur l'eau. Nul bruit n'en sortait. Quand même, par fureur déçue et besoin de violences, on enfonça les portes. Les matelots se ruèrent dedans avec des cris et des coups.

Il y avait des femmes dans les cañhas,—des congaïs terrées dans leurs maisons comme des bêtes traquées, des femelles sans force, muettes et demi-mortes de terreur. On les tua, sans même voir que c'étaient des femmes. Une rage assassine transportait tous ces gens,—les petits pêcheurs bretons et les paisibles paysans de France;—ils tuaient pour tuer. La contagion sanglante affolait les cerveaux. Fierce aussi enfonça une porte et chercha, féroce, une proie vivante. Il la trouva derrière deux planches dressées en barricade, dans un réduit sans toit que la lune éclairait impitoyablement: une fillette annamite cachée sous des nattes. Découverte, elle se dressa d'un sursaut, tellement terrifiée qu'elle ne cria pas.

Il leva son sabre. Mais c'était presque une enfant, et elle était presque nue. On voyait ses seins et son sexe. Elle était jolie et frêle, avec des yeux suppliante qui pleuraient.

Il s'arrêta. Elle se jeta à ses pieds, lui embrassant les hanches et les genoux; elle le suppliait avec des sanglots et des caresses; il la sentait chaude et palpitante, collée à lui.