Il trembla de la tête aux pieds. Ses mains, hésitantes, touchèrent les cheveux lisses, les épaules brunes et polies, les seins. Elle le serrait de toute la force de ses mains maigres, l'attirant sur elle, s'offrant en rançon de sa vie. Il trébucha, tomba sur la proie.
Les nattes froissées geignirent doucement, et le plancher vermoulu craqua. Un nuage passa sur la lune. La cañha tiède était comme une alcôve.
Dehors, les cris des matelots s'éloignaient, et l'aboiement du tigre retentissait plus proche.
XXVIII
A Saïgon, l'anxiété première s'était changée en curiosité, puis la curiosité en indifférence.
C'était trop long, cette révolte;—et puis trop lointain la guerre s'éternisait au fond du Cambodge, dans ces forêts marécageuses que personne n'avait jamais vues.—Une semaine, on s'était inquiété, troublé même. La vie maintenant recommençait, insouciante et nonchalante.
La saison chaude arrivait, la saison des pluies, du paludisme et de la dysenterie. Bientôt Saïgon serait un marécage,—ses belles routes rousses plaquées de glaise, ses jardins salis d'eau jaune; il tomberait deux averses par jour, soir et matin, à heures fixes; et ce serait fini des promenades, des tennis et des bals sous les étoiles. Il fallait jouir en hâte des derniers beaux jours, se rassasier de fêtes et de joies. On n'y manqua point. Saïgon vécut gloutonnement. L'histoire des villes est féconde en exemples de ce fait: que les catastrophes imminentes engendrent dans chaque cité une folie de plaisirs et de débauches qui ressort du fatalisme. Pour Saïgon, la révolte indigène était une menace et peut-être un présage;—le présage obscur d'un danger plus terrible, d'une foudre inconnue suspendue sur Gomorrhe. Inconsciemment perspicaces, les Saïgonnais s'étourdirent et s'enivrèrent.
Le docteur Raymond Mévil ne se mêla pas à cette générale folie. Il était maintenant malade de plus en plus, et de corps autant que de tête. Mme Malais et Marthe Abel étaient devenues les deux pôles de sa vie, et deux pôles également inaccessibles; il en oubliait de manger et de boire, et, qui pis était, d'aimer. Torral avait bien jugé, en le déclarant une façon d'alcoolique qui avait pris les femmes pour alcool: sevré brusquement de son eau-de-vie, Mévil dépérissait.
Cas pathologique, en somme. Mévil s'était débauché très longtemps, sans que sa jeunesse en parût altérée ou gâtée. Ses moelles pourtant s'étaient usées à ce perpétuel labeur. Elles n'étaient pas d'ailleurs des moelles saines, des moelles d'animal humain bien portant, normal: Mévil était un Civilisé, c'est-à-dire une plante de serre, modifiée, déformée, atrophiée par une culture maniaque, et devenue monstrueuse avec des feuilles naines, des fleurs trop grosses, et des pétales en guise d'étamines,—avec de la spéculation en place d'instinct, et un cerveau tout ensemble admirable et difforme. Ce cerveau-là d'abord s'était enfermé dans un égoïsme confortable, laissant aux sens leur liberté, et ne se mêlant pas à leurs jeux; mais la gangrène des nerfs l'avait un jour gagné. Mévil, parvenu au bout de sa jeunesse écourtée, au bout de ses sensations émoussées, s'était tout entier, et d'un seul coup, détraqué et amolli. A ses appétits d'antan, succédaient maintenant des passions profondes et maladives;—et c'était bien la floraison de la plante de serre, une floraison étrange et tragique, poussée par des engrais savamment pourris.