Mme Malais, bourgeoise honnête à mine de grande dame, et provinciale de France sauvée par son mari des contagions coloniales, était la femme la plus difficile à séduire. Les sens en elle ne parlaient pas, ni l'imagination; elle n'offrait pas de prise; par-dessus tout, elle aimait son mari. Mévil s'usa à la poursuivre, poursuite d'autant plus pénible qu'il y mettait tout ensemble sa tête et son cœur, et qu'il ne voulait pas seulement posséder cette Galathée, mais l'animer, l'éveiller, la transformer. Il la troubla seulement et lui fit peur. Elle flaira dans ce mondain qui la courtisait un être dangereux et mystérieux, un magicien capable de l'attirer, malgré elle, dans un royaume interdit, où mourrait sa fidélité conjugale, dont elle était fière;—et sage, quoique tentée peut-être, elle se déroba aux attaques, et ferma sa porte à l'assaillant.
Mévil ne la vit plus que de loin, aux courses, au théâtre, à la promenade. Elle se détournait en l'apercevant, et se retirait s'il essayait de la joindre. A ce jeu, il s'exaspéra. Torral, spectateur attentif du drame, s'attendit à des violences et à un scandale. Mais Mévil, déjà, n'avait plus en lui l'énergie qu'il fallait pour être violent.
Il chassait deux proies, et ne savait pas lâcher l'une pour forcer l'autre. Elles l'entraînaient,—acharné, fou,—sur deux pistes différentes: Mme Malais lui représentait un idéal sensuel jamais atteint encore, Marthe Abel remuait en lui des fibres qu'il ne connaissait pas, et qu'il s'épouvantait de sentir vibrer: des fibres mystiques et superstitieuses,—les fibres d'un amour blême et glacé,—mortel.—Il pensait à l'amour des religieuses pour le christ de leur cellule.—Cette fille blanche et sereine, cette statue d'albâtre, ce sphinx égyptien magiquement animé, lui apparaissait comme une énigme qu'il voulait déchiffrer, ou mourir.
Il ne lui fit pas la cour: on ne fait pas la cour aux énigmes. Il ne l'assiégea d'aucune manière. L'idée qu'elle était faite comme sont les femmes, et bonne à donner du plaisir, ne lui vint jamais. Il l'aima plus chastement que Fierce n'aimait Mlle Sylva, et quand il médita de l'épouser, il ne songea pas à la nuit de noces: s'il y avait songé il eût reculé peut-être, pris de peur.
Épouser Marthe Abel.—Mévil fabriqua d'abord cette imagination dans une heure de fièvre. Le mariage venait, au milieu des principes et des règles de sa vie, comme un chien parmi des quilles. Au seul mot, Torral avait éclaté de rire; Mévil honteux relégua l'idée dans son tiroir à folies.
Mais bientôt, les règles et les principes ne furent plus grand'chose pour lui. Amoureux qu'il était de deux femmes, et chaste envers les deux, il était devenu soudain impuissant à rencontre de toutes les autres. Il ne pouvait plus aimer. Ç'avait été d'abord une répugnance qu'il n'essayait pas de vaincre; mais il constata bientôt que c'était pis: une impossibilité. Torral, qui le soignait en ami, avait exigé qu'il conservât quelques maîtresses: il en usait comme un vieillard.—Il n'avait que trente ans; mais sa mine était plus vieille que lui, et le désarroi de sa moëlle se reflétait maintenant sur son visage,—toujours très beau, mais épuisé.
Alors, il comprit qu'il marchait vers le fond d'une impasse, et que toute porte était bonne pour s'en tirer. En même temps, la nouvelle du mariage de Fierce lui arrivait comme un exemple à suivre. Il reprit son projet, s'y accoutuma, et l'estima bientôt excellent et raisonnable, conformée tous ses vœux même imprécis. Dès lors, il voulut engager l'affaire. Mais au premier abord, il vit les yeux de sphinx qui le fixaient de leur regard immobile, fut ébloui, ne parla pas et s'en alla.
Les yeux de Marthe Abel.—Mévil, seul, y songea pour la première fois. Qu'y avait-il, derrière ces froides lampes noires?—Il avait aimé beaucoup de femmes, il les avait regardé vivre et s'agiter; il connaissait leurs ressorts habituels, qui sont l'ambition, la vanité, la sensualité,—et la vénalité, en quoi tout se résume. Qu'y avait-il derrière les yeux de Marthe Abel! Elle était un sphinx, aussi bien au dedans qu'au dehors. Il renonça à la deviner et s'encouragea de raisonnements pratiques. Mlle Abel avait vingt ans; elle était fille unique, bien élevée, très jolie;—oui, mais sans dot;—pourri de dettes, le lieutenant-gouverneur;—sans dot, et d'une beauté trop originale qui inquiétait et n'attirait pas;—somme toute, difficile à marier. Lui, Mévil, était jeune, avait sa clientèle, sa réputation, et quelque fortune;—beau parti, sans conteste. Pourquoi n'accepterait-elle pas?
Pourquoi?—Il se regarda dans une glace: il était beau, aussi beau qu'elle.—Il retourna le soir même chez Marthe,—et recula encore, peureusement.
Mais deux jours plus tard, battant le pavé dès le matin, il rencontra Torral, qui rentrait déjeuner.