—«Fierce arrive ce soir avec son Avalanche, dit l'ingénieur. J'ai passé tout à l'heure au Gouvernement: la révolte est finie; du moins, ils le disent.

—Ah! fit Mévil, Fierce arrive?»

Le mariage Fierce-Sylva n'était plus un mystère, les bans venaient d'être publiés.

—«Oui, répéta Torral, Fierce arrive, le pauvre bougre! Les Sylva sont rentrés hier du cap St-Jacques. A coup sûr, il passera sa soirée en famille. En famille, Fierce! Ah! je le croyais plus fort. Enfin, n'en parlons plus. Ce soir, nous deux, dînons-nous ensemble?

—Je ne sais pas.

—Si tu ne sais pas, c'est oui. Il faut te secouer, mon petit. A huit heures, au cercle, ou un peu plus tôt, rue Catinat.»

Seul, chez lui, Mévil s'assit, la joue sur son poing.

Fierce rentrait; Fierce allait se marier. C'était donc possible, aux Civilisés, malgré les débauches, malgré la fatigue, de se choisir une vierge et de l'épouser, comme font les barbares.—C'était possible.—Il s'enfonça, plusieurs heures durant, cette certitude dans le crâne.—A quatre heures, il commanda son pousse. Près de partir, il songea que cette demande qu'il allait faire ressemblait beaucoup à un duel.—Il avait assisté parfois à des rencontres; il connaissait les drogues compatissantes qui affermissent les cœurs défaillants; il but une fiole,—à tout hasard.—Les coureurs tonkinois trottèrent vite, trop vite.

Il faisait orageux, et le ciel était bas. Il avait plu le matin,—la première averse de la mousson; et la pluie du soir s'apprêtait. Les rues étaient boueuses; les coureurs s'arrêtèrent pour relever la capote et rabattre le couvre-pied de cuir; Mévil trouva la halte courte. Comme le pousse arrivait devant le palais, les premières gouttes d'eau tombèrent. Mais les Tonkinois, d'un effort, escaladèrent le perron, et le maître mit pied à terre sous la colonnade du portique, sans mouiller ses chaussures de toile. Le factionnaire, précipitamment, rassemblait les talons et se raidissait, l'arme à l'épaule. Un boy, qui sortait du hall, s'effaça en hâte pour laisser passer l'Européen.

Mévil entra. Le hall était vide; la porte du petit salon ouverte,—il avança. La fiole bue chauffait son sang; il n'eut presque pas peur en voyant Marthe. Elle était là, seule, assise au piano; elle lisait une partition sans jouer, ses mains très fines au-dessus des touches. Aux pas de Mévil, les nattes des dalles craquèrent. Elle tourna la tête, et vint au visiteur en lui tendant la main. Ils s'assirent face à face. Polie, elle le remercia d'avoir affronté l'averse: l'eau maintenant ruisselait aux vitres, et le salon, sombre à l'ordinaire, comme sont les salons annamites, prenait des airs de crypte ou de caverne. Mévil songea que c'en était peut-être une, la caverne du sphinx, dans quoi les victimes étaient déchirées.