IV

C'était une nuit de Saïgon, étincelante d'étoiles, chaude comme un jour d'été occidental.

Suivis par la victoria de Mévil, ils marchèrent sans parler. La rue ressemblait à une allée, à cause des arbres entrelacés en voûte et des globes électriques suspendus dans le feuillage;—à cause aussi du silence et de la solitude; car Saïgon, capitale médiocre, fait tout son tapage nocturne dans une seule rue centrale, la rue Catinat,—et dans un petit nombre d'autres lieux plus discrets, que les honnêtes gens prétendent ignorer.

Rue Catinat, c'est l'agitation mondaine, correcte,—et quand même admirablement libre et impudente, parce que la loi souveraine du pays et du climat prime les mœurs importées. Dans le jour cru des réverbères électriques, entre les maisons à vérandas masquées de verdure et de jardins, une cohue bariolée passe et repasse, seulement occupée de son plaisir. Il y a des gens de tous les pays: Européens, Français surtout, coudoyant l'indigène avec une insolence bienveillante de conquérants; et Françaises en robes de soir, promenant lentement leurs épaules sous la convoitise des hommes;—Asiatiques de toute l'Asie, Chinois du nord, grands, glabres et vêtus de soie bleue; Chinois du sud, petits, jaunes et vifs; Malabars, rapaces et câlins; Siamois, Cambodgiens, Moïs, Laotiens, Tonkinois;—Annamites, enfin, hommes et femmes tellement pareils qu'on s'y trompe tout d'abord, et que bientôt, on fait semblant de s'y tromper.

On marche à pas désœuvrés, on cause et on rit, avec des langueurs nées de l'accablante chaleur du jour. On se salue et on se frôle, et les femmes vous tendent des mains moites qui brûlent de fièvre. Des parfums forts montent des corsages, et les éventails les mélangent et les jettent au nez de chacun. Une volupté commune agrandit tous les yeux, et la même pensée fait rougir et sourire chaque femme, la pensée que, sous la toile mince des smokings blancs, sous la soie légère des robes pâles, il n'y a rien, ni jupes, ni corsets, ni gilets, ni chemises,—et qu'on est nu, que tout le monde est nu....

Torral, Mévil et Fierce descendirent la rue Catinat, et vinrent s'asseoir sur la terrasse d'un grand café d'où l'on dominait la foule.

Les boys se précipitèrent à leurs ordres, exagérant un respect narquois.

—«Rainbows,» dit Fierce.

On lui apporta des flûtes à Champagne, et sept bouteilles de liqueurs différentes. Alors, dans chaque verre il versa de toutes les bouteilles successivement. Il versait goutte à goutte, et les drogues les plus denses d'abord, si bien qu'elles ne se mélangeaient pas, mais s'étageaient les unes au-dessus des autres, par tranches d'alcool diversement colorées,—-rainbow, arc-en-ciel.—Et quand il eut fini, il but d'un trait, comme un ivrogne. Mévil, délicatement, se servait d'une paille, et goûtait chaque parfum, un à un. Mais Torral affirma qu'un palais exercé devait apprécier simultanément toutes les notes de cet accord alcoolique, de même qu'un musicien savoure à la fois tous les instruments d'un concerto. Et il but comme Fierce.

Mévil, d un grand geste, enveloppa la foule: