—«Ça, dit-il, c'est Saïgon.—Regarde, Fierce! voici des femmes jaunes, bleues, noires, vertes,—et même blanches. Tu les crois pareilles à celles, multicolores, que tu rencontras partout sur la terre ronde? Tu te trompes. Celles-ci diffèrent des autres par la substance même de leur par-dedans: elles ne sont pas hypocrites. Toutes sont à vendre,—comme en Europe,—mais à vendre pour de l'argent, et pas pour ces monnaies compliquées et tartufes qu'on nomme plaisir, vanité, honneurs ou tendresse.—Ici, marché à ciel ouvert, et tarifs en chiffres connus. Tous ces bras demi-nus qui luisent nacrés dans la nuit blanche sont des colliers de volupté tout prêts à se refermer sur ton cou; tu peux choisir: moi, j'ai choisi chaque fois qu'il m'a plu.—Aujourd'hui encore, j'ai laissé le prix convenu sur la cheminée de ma maîtresse, et chaque mois j'oublie pareillement un portefeuille dans toutes les maisons que j'ai appréciées.—Marché de femmes; le mieux pourvu et le plus impudent de l'univers; le plus délicieux et le seul digne d'attirer des acheteurs tels que nous, hommes sans foi ni loi, sans préjugé ni morale, vrais croyants de la sublime religion des sens, dont Saïgon est le temple.—J'ai blasphémé tout à l'heure: les femmes n'encombrent pas la vie; elles la meublent et la tapissent, et la rendent habitable aux honnêtes gens. Je leur dois un logis luxueux et capitonné, duquel mon égoïsme s'accommode; et dans ce logis-là, sauf les jours de migraine et les nuits de cauchemar, j'ai toujours dormi plus délicatement que feu Montaigne sur son sceptique oreiller.
—«Incomplet,» dit Torral.
Il refit le geste d'embrasser le peuple qui continuait sa promenade langoureuse comme une valse lente.
«Saïgon, proclama-t-il, capitale civilisée du monde, par la grâce de son climat propice et par la volonté inconsciente de toutes les races qui sont venues s'y rencontrer. Tu comprends, Fierce: chacune apportait sa loi, sa religion, et sa pudeur;—et il n'y avait pas deux pudeurs pareilles, ni deux lois, ni deux religions.—Un jour, les peuples s'en sont aperçus. Alors, ils ont éclaté de rire à la face les uns des autres, et toutes les croyances ont sauté dans cet éclat. Après, libres de frein et de joug, ils se sont mis à vivre selon la bonne formule: minimum d'effort pour maximum de jouissance. Le respect humain ne les gênait pas, parce que chacun dans sa pensée s'estimait supérieur aux autres, à cause de sa peau différemment colorée,—et vivait comme s'il avait vécu seul. Pas de voyeurs:—licence universelle, et développement normal et logique de tous les instincts qu'une convention sociale aurait endigués, détournés ou supprimés. Bref, incroyable progrès de la civilisation, et possibilité unique pour tous les gens sus-dits, de parvenir, seuls sur terre, au bonheur. Ils n'ont pas pu, faute d'intelligence. Nous, vivant en marge d'eux, nous y arriverons,—nous y arrivons. Il ne s'agit que de faire à son gré, sans souci de rien ni de personne,—sans souci de ces chimères malfaisantes baptisées «bien» et «mal». Celui-ci ne goûte que l'amour des femmes? qu'il se forge un paradis de cuisses chaudes et de bouches humides, sans scrupules de fidélité ni de loyauté.—J'ai choisi pour mon lot la splendeur des nombres parfaits et des courbes transcendantes? Eh bien, je fais des mathématiques, et mon boy intime se charge, sans que je m'en préoccupe, de remettre mes nerfs dans le calme qu'il faut.—Toi, je ne doute pas que tu n'aies, comme nous, ta passion légitime ou ta marotte sage, et je crois fermement que tu atteindras le bonheur absolu en t'y abandonnant sans restriction.
—C'est beau, dit Fierce, de croire fermement à quelque chose.»
Ils burent d'autres rainbows et allèrent au théâtre.
V
—«Le Tout-Saïgon? demanda Fierce en regardant les loges, vides pour la moitié.
—Le Tout-Saïgon, dit Mévil. Le théâtre est trop grand pour le public. C'est d'ailleurs bien combiné, car il y fait moins chaud.—Habituellement, la salle est quasi-déserte. Mais ce soir, public des premières: une chanteuse débute, et quoiqu'elle soit certainement mauvaise, comme elles sont toutes, il est de bon goût de venir la regarder, sinon l'entendre.»