Il sembla à Mévil que son guidon tournait doucement de droite à gauche.—Pourtant ses mains ne bougeaient pas.—Et le guidon tournait, c'était positif; la victoria arrivait, rapide, à dix pas à peine; il fallait redresser la roue, pencher le corps à droite,—tout de suite.—Mévil essaya.
Les muscles hésitèrent. Comme c'était fatigant, ce guidon à tourner! Un poids mystérieux s'accrochait certainement du côté gauche, penchant sournoisement toute la machine vers le danger, vers la mort.
Mévil lutta, se raidit,—une demi-seconde, longue....
Mais à quoi bon? il était las, las!... Comme ce errait simple de se reposer tout de suite, là, sur la route rouge....
Les mains lâchèrent prise. La bicyclette se jeta sous les chevaux, qui se cabrèrent trop tard. La voiture passa, avec une secousse molle....
Il y eut un étrange cri qui ressemblait à un gémissement: Mme Malais se jeta hors de la voiture, avant même que le saïs cramponné aux guides n'eût arrêté.
Raymond Mévil gisait sur le dos, les bras en croix, les yeux grands ouverts. Sur son vêtement blanc, la roue terreuse avait tracé comme un grand-cordon rouge, de la hanche à l'épaule. La Mort indulgente avait respecté le visage, sur quoi se répandait déjà une beauté suprême, très calme.
Mme Malais courut, s'agenouilla, saisit éperdument la tête inerte. Les yeux remuèrent un peu, les lèvres se froncèrent comme pour un baiser,—un baiser rouge et chaud, parce que le sang teintait la bouche;—et ce fut tout; le cœur cessa de battre, le rideau des paupières tomba.
Le gardien du tombeau sortait de sa maison. Aidé du saïs, il porta le corps sous le mausolée. Silencieuse, Mme Malais tira son mouchoir et couvrit la face morte. Un peu de rose transparut sous la batiste, marquant les lèvres qui saignaient.
Mme Malais se pencha,—et, pitoyable, amoureuse peut-être, baisa doucement la marque rose....