«Je recommencerai. Ce n'est qu'une vie à refaire. Je pars: adieu. Jadis, je t'aurais emmené; nous aurions déserté ensemble; nous serions sortis tous deux vivants et forts des ruines qui vont crouler ici, et t'ensevelir. Mais tu as craché la civilisation, tu retournes vers les barbares, et je pars seul. Adieu.»

Il marcha vers la porte. La lampe était sur son chemin: il la renversa d'un coup de pied.

—«Adieu,» dit-il encore.

Il s'en alla.

Fierce, seul dans la fumerie noire, écouta les pas qui s'éloignaient. Et comme il prêtait l'oreille, un lointain murmure le fit tout à coup tressaillir,—un frémissement sourd qu'apportait la brise du sud,—l'imperceptible grondement des canons anglais, là-bas sur la mer.


XXXIII

Dix-sept mai 19...—Dix heures du soir. Pas de lune. Ciel opaque, lourd de pluie.

En file indienne, les torpilleurs de Saïgon descendent silencieusement le fleuve, marchant à l'ennemi;—sept torpilleurs,—le ban et l'arrière-ban de l'arsenal;—on a fait flèche de tout bois: il s'agit d'un coup de main suprême pour débloquer la ville avant l'arrivée des régiments d'Hong-Kong. Quatre torpilleurs sont armés régulièrement; les autres ont reçu des équipages de fortune, racolés comme on a pu parmi les hommes des croiseurs et des canonnières; et l'amiral d'Orvilliers leur a donné ses aides de camp pour capitaines.

Point de feux de route, point de signaux, rien qu'on puisse apercevoir. Les torpilleurs noirs glissent obscurément dans la nuit.