Un banc de quart grand comme une table à thé, cerclé d'une rambarde de fer; Fierce est là, ses mains serrant le métal mouillé. Dessous, l'homme de barre, penché sur le compas; à droite, à gauche, des filets d'eau phosphorescente qui fuient; alentour, la pluie chaude qui grésille sur le fleuve;—la toile des vêtements détrempés colle aux épaules.
Quatorze nœuds. Les deux rives défilent vite, plates et pareilles. Il faut une attention de chaque seconde pour gouverner dans le chenal sinueux. Mais c'est l'affaire du chef de file; Fierce commande le 412, cinquième de la ligne, et n'a qu'à guider son torpilleur dans le sillage lumineux déjà tracé.
Facile besogne,—pour le moment.—Fierce, du geste, indique tour à tour à l'homme de barre:—à droite—à gauche—comme ça;—et rêve, sa pensée distraite s'éloignant du temps et du lieu.
Mon Dieu, tout cela finit mieux qu'il n'espérait. Tout à l'heure il sera mort; et c'est hier matin qu'est arrivée la catastrophe: deux jours et une nuit de souffrance,—ce n'est guère.—Tout cela finit mieux qu'il n'espérait.—Cette mort même, le hasard la lui fournit prompte et propre. Et ce n'était pas facile de mourir ainsi sans bruit ni scandale, sans que Sélysette en pâtit en rien, sans qu'une goutte de sang vint éclabousser sa robe blanche! Non, pas facile: les accidents les mieux machinés gardent toujours une odeur de suicide; et le suicide d'un fiancé....—Tout cela finit bien. Vivre, c'était impossible; impossible de toutes façons; impossible quoi qu'il fût advenu....
Drôle d'endroit pour mourir, ce banc de quart. Trop petit de moitié pour la longueur d'un cadavre. Bah!
Sept torpilleurs: pas même de quoi venir à bout d'un cuirassé; et le sémaphore de Saint-Jacques qui signale une escadre de trois divisions!—Pot de terre contre pot de fer.—Tant mieux d'ailleurs: l'essentiel est de mourir; ce combat-là, c'est plus sûr qu'un coup de revolver au cœur. Tout cela finit très bien. L'ennui, c'est cette navigation sans feux: pas possible d'allumer une cigarette,—la dernière cigarette du condamné, pendant la toilette....
Le vieux d'Orvilliers ne s'est douté de rien. Dans le tumulte de la guerre déclarée, il n'a pas même vu les Sylva. Et demain, quand Fierce sera mort, on ne lui dira rien, évidemment; on respectera son chagrin, ses illusions. Il ne saura jamais. Tant mieux encore: S'il avait su, ç'aurait été une goutte de fiel au fond de la ciguë. Fierce l'aimait bien, ce vieil homme. Il n'était pas civilisé, lui!
Ah! la civilisation! quelle faillite! Mévil est mort;—on l'a enterré à midi; il n'y avait qu'Hélène Liseron derrière le cercueil;—Torral est en fuite, et la cour martiale l'a condamné par contumace;—Rochet est en enfance: on dit qu'il est fiancé;—Rochet fiancé!... au fait, avec qui donc?—Bah!—Et Fierce ... eh bien, Fierce? c'est lui qui finit le mieux. Il finit très bien, Fierce.
—«A gauche, la barre, à gauche.»—Ici, le chenal passe tout près de la rive. Les arbres dans la nuit pluvieuse, exhalent de chaudes bouffées de parfum. C'est comme un souffle de Saïgon, un baiser d'amour que la ville odorante et molle jette aux torpilleurs qui vont mourir pour elle.
Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, dernier comte de Fierce,—tué à l'ennemi. C'est convenable. Mademoiselle Sylva pourra sans honte se souvenir de son fiancé.—Mademoiselle Sylva.... Ah! c'eût été pourtant plus doux d'emporter dans la mort le goût de son baiser.... Tout à l'heure, après avoir quitté la chambre du Bayard, après avoir déchiré soigneusement le portrait au pastel,—les morceaux sont là, sur sa poitrine, et le cadre vide semblait une porte de sépulcre grande ouverte;—après avoir fermé la chambre, et jeté la clef par un sabord,—pourquoi diable, au fait?—Fierce, dans la nuit déjà noire, s'est glissé jusqu'à la rue des Moïs, pour rassasier ses yeux de la petite lumière qui brillait aux fenêtres de la véranda.—La véranda d'ébène, et son rideau de vigne vierge, et le baiser des fiançailles....