Un coup d'œil sur les torpilles.—Le 412 a deux tubes du plus gros calibre, 450 millimètres.—Plus que probablement, cela ne servira pas à grand'chose: les canons anglais y auront mis bon ordre bien avant que le 412 soit à portée de lancement.—Neuf cuirassés de ligne, quelques cent cinquante canons de trois pouces, sans parler des Maxim!—Tiens, au fait, le King-Edward en est. Fierce se rappelle on ne peut mieux sa batterie Nordenfeldt, et le bal, et le souper.... Baroque.—Non, les tubes lance-torpilles ne serviront pas à grand'chose. Ce serait drôle, tout de même, de torpiller le King-Edward, avant d'être coulé.—Les torpilles sont prêtes, chargées, amorcées, armées. Il n'y a qu'à tirer la ficelle, et le grand requin d'acier jeté à la mer se précipitera vers sa proie.

Tout est en ordre. Maintenant, ses yeux fouillant l'horizon nocturne, Fierce cherche,—cherche l'ennemi.

L'ennemi.—Dans les cerveaux les plus efféminés par l'hérédité des civilisations successives, le mot sonne, farouche encore, mystérieusement entouré d'échos barbares et violents.—L'ennemi.—Deux sons brusques et rudes, dans quoi sont enclos les fantômes vivaces de toutes les férocités humaines,—depuis la bataille fauve des deux mâles de la caverne, que la femelle contemple, orgueilleuse et peureuse, du haut de l'arbre où elle s'est juchée, jusqu'aux guerres immenses des confédérations et des empires, acharnant les uns contre les autres tous leurs préjugés et tous leurs appétits.—L'ennemi.—L'être inconnu, étranger, différent, dont on a peur et haine. L'ennemi, qu'on tue.

Fierce cherche l'ennemi,—pour le tuer;—et il commence à le haïr.—Sûrement, il y a des miasmes sauvages, préhistoriques, épars dans l'humidité de cette nuit de bataille! Voici que des bouffées de patriotisme lui montent à la tête. Jadis, les seigneurs de Fierce ont aussi couru l'Anglais! Ah! ils ont osé, les cuirassés britanniques, tirer le canon contre la terre de France? Gare, ça brûle! Bon Dieu, c'est énervant, ce préliminaire. Va-t-on toute la nuit jouer à cache-cache?—Comme la mer noircit, dès qu'un nuage passe devant la lune! Autrefois, il y a très longtemps, quand il était tout petit, Jacques de Fierce craignait l'obscurité d'une crainte angoissante. C'était une épouvantable chose, dans le vieil hôtel du Faubourg, que d'aller chercher, pour la veillée, dans la bibliothèque très noire, le gros livre d'images qui servait d'alphabet.—Comment donc s'appelait la bonne allemande? Un nom en a....—Quoi? un feu? où ça? Eh non, il n'y a rien.—Tous les mêmes, ces timoniers: quand ils ont bien écarquillé leurs yeux dans le noir, ils aperçoivent infailliblement quelque chose; tel le mousse classique, saluant à l'horizon le premier rayon de la lune: «Un feu rouge, droit devant!» On en a ri pendant plusieurs siècles. Et voici que Fierce se surprend à en rire encore dans la nuit anxieuse.

Décidément, il n'y a rien. Voilà trois fois que les torpilleurs décrivent autour de Saint-Jacques des demi-cercles dont le rayon s'allonge toujours. Ce n'est pas cache-cache, c'est colin-maillard. Cette lune est exaspérante! Toutes les cinq minutes, une pauvre traînée de rayons qui s'éparpillent vite sur la mer, et tout de suite l'obscurité redouble. Non, point d'Anglais. Au diable! Ils ont dû s'écarter de la côte au coucher du soleil. Il faut les chasser au large, et désormais, la recherche devient hasardeuse sur la mer indéfinie. Oh! mais! ils ne vont pas se dérober toujours! Est-ce que la mort, la mort libératrice, serait coquette, et se refuserait? Quoi? la vie à recommencer, demain, la vie trop, trop douloureuse,—et toutes les amertumes à remâcher encore, et le ridicule de ce combat avorté.... Oh! non, non, non....

Les torpilleurs, en ligne de front maintenant, et largement espacés, donnent sur la mer comme un gigantesque coup de râteau, dans quoi l'ennemi peut être encore pris, s'il n'a pas fui trop loin dans la nuit opaque. Et Fierce, angoissé de désir, use ses yeux, s'acharne et s'exaspère.—Les lâches, qui ont peur de la bataille!—Il se penche en avant, le cou tendu, les mains crispées à la rambarde, et il mord sa lèvre qui tremble. Le vent salé lui souffle au visage d'étranges hallucinations orgueilleuses. C'est la Civilisation tout entière qu'il poursuit et qu'il charge, au galop de son torpilleur frémissant; oui, la Civilisation meurtrière, qui, depuis vingt-six ans, l'écrase peu à peu, fibre par fibre, nerf par nerf, dans son implacable engrenage, et qui, tout à l'heure, l'achèvera d'un éclat d'obus.—Soit. Mais gare à la convulsion suprême du vaincu! Ces cuirassés qui flottent quelque part devant sa torpille, voilà, voilà sur quoi se venger! C'est toute une quintessence de civilisation qu'ils concentrent derrière leurs murailles, une quintessence de civilisation bonne pour la dynamite.—Gare! Gare à la ruade que la pauvre bête humaine, mourante, va lâcher dans l'engrenage!

Or, comme une déesse blême, propice aux altérés de vengeance, la Lune, s'arrachant des nuages qui l'enlacent, fait ruisseler tout à coup des flots d'argent sur toute la mer. Et Fierce étouffe un cri de joie farouche: là, là! parmi les vagues étincelantes, les cuirassés couleur de nuit viennent de surgir.


XXXIV

Aux Morts de Tsu-shima.