Un coup de sifflet partit; des rires fusèrent. Non, la nouvelle chanteuse n'était pas enrouée; c'était plus simple: elle n'avait point de voix, point de voix du tout; elle avait autre chose, des bras agréables, des épaules rondes et une croupe musclée, et sans doute venait-elle à Saïgon dans l'espoir que c'était assez. Pour dire le vrai, Saïgon, d'habitude, n'en demandait pas davantage. Mais ce soir, une mouche musicale avait piqué la salle, et la salle semblait tout près d'exiger que la chanteuse chantât.

Froidement, l'actrice en prit son parti et traversa la scène en traînant ses jupes. Côté cour, elle s'arrêta, fit face et réattaqua la phrase rebelle. Mais c'était trop haut; elle changea de ton, insolente, sans souci de l'orchestre; ce fut trop bas. Les sifflets repartirent. Elle s'arrêta derechef, mit ses poings sur ses hanches, puis, flegmatiquement, philosophiquement, d'une voix très douce qui s'insinua dans toutes les oreilles hostiles, elle prononça: M..., et tourna le dos.

Il y eut un silence suffoqué. Mais, tout aussitôt, quelqu'un applaudit avec fureur, et la chanteuse, plus stupéfaite que personne, se retourna bouche bée. Elle vit un beau garçon élégant qui la dévorait du regard en déchirant ses gants de soie, et, charmée, elle lui jeta un baiser dans une révérence. Mévil, cinglé dans son caprice par ce baiser comme par un coup de fouet, arracha ardemment l'orchidée de sa boutonnière pour la lancer aux pieds de la fille. Et ils se regardèrent en souriant, comme si c'eût été déjà convenu qu'ils coucheraient ensemble.

Après tout, cette comédie à deux personnages en valait une autre, et le public, intéressé, se mit à rire et bientôt battit des mains. Les hommes, leurs yeux allumés, se poussaient du coude; les femmes, méprisantes et jalouses, jetaient quand même leurs fleurs à l'héroïne pour qu'on ne vît pas leur jalousie. Ce fut une façon de succès théâtral que les deux amoureux purent se partager.

Mévil, cependant, interrogeait:

-«Qui est-ce? Comment s'appelle-t-elle?»

Un spectateur s'empressa de fournir la réponse, fort glorieux de se mêler à l'aventure.

—«Elle s'appelle Hélène Liseron, monsieur. Voulez-vous me faire l'honneur de prendre mon programme, monsieur?

—Liseron? dit Fierce. Alors je la connais. Elle était, l'an dernier, la maîtresse de mon camarade Chose, à Constantinople, et quand on le crut tué dans le fameux attentat bulgare, elle s'envoya sans barguigner trois coups de revolver dans la poitrine, dont heureusement pas un ne trouva le bon endroit. On les soigna côte à côte à l'hôpital, elle et lui, et ils s'aimaient si fort que tout le monde prédisait un mariage et que les infirmières laïques en pleuraient d'attendrissement. Trois semaines plus tard, ils se sauvaient chacun de leur côté,—brouillés à mort,—sans avoir d'ailleurs jamais su pourquoi.

—Très bien», dit Torral.