Sans écouter, Mévil griffonnait une carte. Il lut à mi-voix:
«Le docteur Raymond Mévil supplie l'exquise Hélène Liseron de daigner tout à l'heure accepter sa voiture pour rentrer chez elle par le chemin le plus long.»
—«Maintenant, dit-il, on sort. Je vous invite; toi, Fierce, spécialement: une première nuit saïgonnaise, des gens tels que nous ne la dorment pas. Nous enlevons cette femme charmante et nous partons d'abord pour Cholon, lieu idoine à la sorte de fête que je combine. Après Cholon, n'importe où. Et, à l'instar des gens les plus vertueux, je veux que nous voyions demain l'aurore.»
Ils se levèrent. Fierce donna un dernier regard aux loges,—a l'avocat Ariette, plus jaune que tout à l'heure; à sa femme, chaste toujours et magnifiquement impassible après l'infidélité publique de son amant; aux Abel, décemment attentifs au spectacle.... La jeune fille, pareille à un sphinx, était tellement immobile que la pensée revint à Fierce d'une statue d'albâtre aux yeux de diamants incrustés.
—«Mon cher, dit-il à Mévil, près de partir, tu as vraiment tort de dédaigner cette enfant-là. Elle vaut largement la plus jolie femme de la salle.
—La petite Abel? railla Mévil. Tu en as de bonnes!»
Cependant, il regarda, dédaigneusement.
Ne l'avait-il jamais considérée et fut-il étonné d'une beauté peu commune imposée à ses yeux? Fut-il pas plutôt, comme il le prétendit ensuite, ébloui jusqu'à la stupeur par l'arc voltaïque d'une lampe fixée machinalement? Il parut changé en pierre. Plus rien de son corps ne bougea. Sa main, que serra Fierce, pendit insensible. Il fallut le frapper pour qu'il revint à lui.
Ses deux amis le regardaient avec inquiétude; il baissa sur eux des yeux troubles, embués.
—«C'est idiot,» souffla-t-il, d'une voix imperceptible.