—Attention pour les couleurs!

—Halez bas le signal!

—L'amiral envoie!

—Envoyez!

Aux coupées, les coups de fusils firent des flocons bleus. La musique joua au drapeau. Les matelots saluèrent en se découvrant, et Fierce ôta son casque, dédaigneux du soleil qui perçait aux transfilages des tentes.—Le pavillon de France montait lentement à la poupe, fier comme au soir d'Austerlitz.—Et Fierce le regarda, et sourit en haussant imperceptiblement les épaules, et murmura sept mots retenus d'un livre qui lui plaisait, par des apparences de sincérité:—Bleu de choléra, blanc de famine, rouge de sang frais.—Il remit son casque et tourna le dos pour descendre chez l'amiral.

M. d'Orvilliers, duc et pair, contre-amiral commandant une division de l'escadre de Chine, était, au physique, un maréchal du Premier Empire, plus haut, plus maigre et plus héroïque que ne sont les hommes d'aujourd'hui, et durci d'une moustache grise plus rude, et de cheveux blancs plus épais; mais ses yeux, sans doute à force de ne pas voir de bataille, étaient devenus des yeux tendres et doux, qui regardaient toujours droit devant eux, d'un regard honnête, candide et quelque peu chimérique. Au moral, M. d'Orvilliers était pareil à ses yeux.

Il tendit sa main à son aide de camp, et le regarda avec amour, l'admirant d'être beau, jeune, supérieur par l'intelligence et l'esprit, et,—le bonhomme en était persuadé,—irréprochable dans chacun de ses gestes et dans chacune de ses pensées. Fierce prit la main, répondit par des ellipses à quelques questions paternelles sur sa soirée et sa nuit, puis coupa court aux conseils de ménagements et de prudence en réclamant les ordres pour la journée. M. d'Orvilliers s'assombrit aussitôt beaucoup, et fit entendre à son aide de camp que la situation politique et maritime était grave. De quoi Fierce n'eut cure, connaissant de longue date le pessimisme traditionnel du vieux.—M. d'Orvilliers précisa son dire, parla de l'Angleterre et du Japon, hocha la tête à propos de la politique française d'effacement, et conclut en prédisant une guerre vraisemblablement fatale, laquelle guerre éclaterait avant trois mois.

—«En mars,» observa simplement Fierce. On était à fin décembre.

—«En avril ou en mai,» affirma l'amiral, sérieux. Et il ajouta, toujours doux et paisible, et nullement emphatique: «Pas un d'entre nous n'en reviendra sans doute; mais à mon âge, la mort est une auberge où, bon gré mal gré, l'on dînera dans la soirée; peu donc importe l'heure exacte du dîner. Et j'aurai la plus grande de mes joies, et la moins méritée, si je pouvais mourir comme sont morts Brueys, Nelson et Ruyter....»

Respectueux et mélancolique, Fierce compta mentalement jusqu'à vingt et un, puis ramena la question première: