«Vous êtes sûrement religieux, monsieur: tous les marins le sont. Et d'ailleurs, il faut être bien fou pour nier Dieu.... Mais surtout, je trouve qu'une femme athée est une espèce de monstre. Ce n'est pas élégant, l'athéisme; je trouve que ce devrait être réservé aux vieux messieurs, aux célibataires grognons, maniaques, bêtes, chauves et branlants....
—Absolument, dit Fierce qui n'essaie pas de retenir son rire. Mais c'est une théorie ancienne que vous redites là, mademoiselle. Vous avez lu Musset?
—À moitié. Maman jadis m'épinglait beaucoup de pages, et depuis, je n'ai jamais voulu lire ces pages-là.—J'attendrai d'être mariée.
—Cela viendra vite.
—Je n'y tiens pas, je vous prie de le croire. Je suis très heureuse aujourd'hui, et je ne pourrai certes jamais l'être davantage....»
Ils causent intimement, ils se regardent et se sourient,—sans arrière-pensée. Ils commencent une amitié. Mlle Sylva babille et se confie. Fierce écoute et n'ose pas interrompre. Mlle Sylva traite son cavalier en camarade ancien, en compatriote de race et d'âme, en presque frère de qui l'on sait la pensée, la foi, l'idéal, identiques à notre idéal, à notre pensée, à notre foi, Fierce devine l'illusion crédule de la jeune fille; et secrètement il rougit de ne pas dissiper cette illusion. Parfois, entre deux propos, il se reproche son silence comme un mensonge.—Il voudrait être franc,—tout à fait;—dire: «Je ne suis pas ce que vous croyez. Je n'ai rien dans le cœur ni dans la tête que vous puissiez aimer ni comprendre. Et si vous entrevoyiez mon par-dedans, je vous ferais horreur. Je suis blasé, sceptique et mécréant, je ne crois ni au bien ni au mal, ni à Dieu ni à Diable. A force d'être allé partout, je suis revenu de tout. Vous entassez en moi, de par la grâce de mon uniforme, tout un lot de vertus archaïques qui ne sont pas miennes et que je méprise. Et le seul culte que je garde, le culte âpre de la vérité impudique, vous épouvanterait comme un blasphème. Il n'y a rien de commun entre vous et moi.—Mais il ne souffle mot de tout cela, parce qu'il n'en a pas le courage,—et voici la troisième fois que les maîtres d'hôtel japonais emportent son assiette pleine. Du haut bout, l'amiral sourit vers son aide de camp.
—«Mon cher gouverneur, j'adresse à votre Excellence une plainte officielle: mon petit Fierce oublie de manger, pour mieux faire sa cour à votre jolie pupille.
—Il a tort, déclare le gouverneur. On ne fait pas sa cour à Mlle Sélysette; Mlle Sélysette n'est pas une jeune fille: c'est un garçon, et je défierais Don Juan lui-même de s'apercevoir qu'elle porte une jupe;—par ailleurs, M. de Fierce s'adresse à une petite peste affreusement moqueuse et je lui conseille de se défier.»
Mlle Sylva proteste et rit. Fierce la voit toute rose; son sang prompt et vermeil transparaît sous sa peau trop fine; il songe qu'autrefois, dans sa plus lointaine enfance, il se figurait pareilles les fées, en leurs palais de pierreries....
—«Vous vous appelez Sélysette? C'est joli et singulier.