—Trop singulier! Mais mon père aimait ce nom-là, et quoique j'en possède trois ou quatre autres à choisir, je ne porterai jamais que celui qu'il m'a donné.»
Fierce recommence à rêver,—et il ne pense pas à s'étonner du plaisir paradoxal qu'il goûte auprès de cette petite, petite fille aux idées primitives,—lui, le civilisé, l'ami de Mévil et de Torral, l'ami de Hochet....
On s'est levé de table. Au salon, Fierce abandonne sa voisine pour offrir des tasses de thé,—un thé vert de Sze-Tchouen, dans des tasses de Sadzouma sans anse.—Le gouverneur, orateur de talent qui se souvient de la Chambre,—il en fut et il en sera,—discourt sur les mœurs de la colonie,—mœurs indigènes et mœurs importées.
—«Le Chinois est voleur et le Japonais assassin; l'Annamite, l'un et l'autre. Cela posé, je reconnais hautement que les trois races ont des vertus que l'Europe ne connaît pas, et des civilisations plus avancées que nos civilisations occidentales. Il conviendrait donc à nous, maîtres de ces gens qui devraient être nos maîtres, de l'emporter au moins sur eux par notre moralité sociale. Il conviendrait que nous ne fussions, nous, les colonisateurs, ni assassins, ni voleurs. Mais cela est une utopie.»
Courtoisement, l'amiral esquisse une protestation. Le gouverneur insiste:
—«Une utopie. Je ne réédite pas pour vous, mon cher amiral, les sottises humanitaires tant de fois ressassées à propos des conquêtes coloniales. Je n'incrimine point les colonies: j'incrimine les coloniaux,—nos coloniaux français,—qui véritablement sont d'une qualité par trop inférieure.
—Pourquoi? interroge quelqu'un.
—Parce que, aux yeux unanimes de la nation française, les colonies ont la réputation d'être la dernière ressource et le suprême asile des déclassés de toutes les classes et des repris de toutes les justices. En foi de quoi la métropole garde pour elle, soigneusement, toutes ses recrues de valeur, et n'exporte jamais que le rebut de son contingent. Nous hébergeons ici les malfaisants et les inutiles, les pique-assiettes et les vide-goussets.—Ceux qui défrichent en Indo-Chine n'ont pas su labourer en France; ceux qui trafiquent ont fait banqueroute; ceux qui commandent aux mandarins lettrés sont fruits secs de collège; et ceux qui jugent et qui condamnent ont été quelquefois jugés et condamnés. Après cela, il ne faut point s'étonner qu'en ce pays l'Occidental soit moralement inférieur à l'Asiatique, comme il l'est intellectuellement en tous pays....»
Le lieutenant-gouverneur Abel parle à son tour, d'une voix ironique et douce qui contraste avec sa face rigide de magistrat ne sachant pas rire.
—«Monsieur le Gouverneur, au risque de plaider contre ma chapelle,—contre la chapelle coloniale,—je veux appuyer votre dire d'une anecdote. Vous connaissez Portalière?