Mlle Sylva se lève et s'approche de l'épitaphe. Elle relit tout bas, puis interroge avec une sorte de recueillement passionné,—le recueillement des premières communiantes qui s'agenouillent devant la Sainte-Table:
—«C'est ici qu'il est mort?
—Non, répond d'Orvilliers. Il est mort sur un autre Bayard, déclassé aujourd'hui. Mais qu'importe! Les vieilles gens telles que moi croient aux fantômes; et je suis persuadé que dans cette coque nouvelle habite encore l'âme de l'ancien vaisseau,—et aussi, qui sait? l'âme de l'ancien amiral....
—Un très grand amiral, prononce le gouverneur, poliment.
—Oui; et un amiral comme nous n'en avons plus; un amiral d'autrefois, cousin des capitaines-forbans qui ont régné sur la mer;—un barbare, en somme;—-et pas du tout un soldat d'aujourd'hui; pas du tout un civilisé;—l'inverse....
Affaire de goût! Vous pouvez, mon cher gouverneur, préférer vos hommes de demain; je préfère leurs ancêtres. C'est de mon âge. Incontestablement, ces ancêtres-là n'étaient pas des raffinés; ils étaient même quelque peu des sauvages; ils tenaient de l'homme primitif; ils en avaient gardé les instincts simples, les brutalités, les sincérités aussi; ils n'étaient pas subtils et ils n'étaient pas tolérants; ils ne comprenaient ni ne supportaient aucune contradiction, et, naïvement orgueilleux, méprisaient tout le reste du monde. Leur idéal était de se battre; et ils n'envisageaient rien de plus beau que d'être soldats....
Ma foi, ils ont été de beaux soldats. Ils ne ressemblaient pas aux soldats d'aujourd'hui: ils n'étaient ni littérateurs, ni musiciens, ni artistes. Mais, sur le champ de bataille, les ennemis avaient peur d'eux. Ils étaient presque tous d'abominables soudards, et ils frondaient insolemment les constitutions et les lois. Mais, le moment venu, pour ces mêmes lois tant raillées, ils savaient mourir.
Nous n'avons plus de ces gens-là: la race en est morte. Tant mieux ou tant pis, comme il vous plaira. C'était une race barbare, qui jurait avec le monde moderne. Mais c'était une race pittoresque et glorieuse; c'était la race des soldats. Maintenant, il n'y a plus de soldats. J'ai connu les derniers: Courbet, Sylva....»
M. d'Orvilliers se tait tout à coup; car Mlle Sylva est à côté de lui: il l'avait oubliée dans le feu de son discours. Mlle Sylva, cependant, est impassible quoique fort pâle. Fierce, qui ne la quitte pas des yeux, aperçoit tout juste le frémissement de sa bouche fière et la fièvre de ses doigts crispés sur son mouchoir.
Le gouverneur, sceptique et courtois, objecte: