Il chercha le célèbre Rêve d'Hokousaï.

... «Il imaginera ceci, cette impossible bagarre d'êtres sans visages, et il leur donnera dix sexes à chacun, pour que la page contienne soixante accouplements au lieu de six.»

Admiratif, il contempla longuement la prodigieuse estampe. Puis il se leva et s'habilla pour sortir.

Comme il allait remplacer par un smoking blanc son veston d'uniforme, il s'interrompit pour regarder encore l'image japonaise qui ressemblait «à Sélysette Sylva: il prit un secret plaisir à cacher avec sa main le personnage de l'amoureux réaliste, à cacher aussi le désordre de l'amoureuse, et à ne plus rien voir qu'un visage malicieux qui lui souriait. Après quoi il passa le smoking et prit un chapeau de paille: le soleil se couchait, on pouvait s'épargner le casque.

«Au fait, dit-il tout a coup à haute voix, c'est stupide, cette chambre grise. J'ai le spleen depuis ce matin. Il faut chasser ça.»

Il sortit.

Sur le quai, il hésita entre des distractions diverses. Sa journée avait été maussade. Sans trêve, l'inanité de ses plaisirs et de sa vie avait obsédé sa pensée; et par un contraste ironique et ridicule, l'image de cette petite fille inconnue deux jours plus tôt, Sélysette Sylva, avait vingt fois dansé devant ses yeux, toujours avec des sourires épanouis de bonheur. Cette vision réitérée ne manquait pas d'être irritante, quoique agréable aux yeux; Fierce maintenant désirait l'écarter, et goûter une sorte de revanche, en se jetant à corps perdu vers des voluptés de Mille et Une Nuits, pour jamais interdites aux vierges sages, et ignorées d'elles.

Mais au moment d'exécuter ce programme, l'enthousiasme convenable lui manqua.

Se débaucher à contre-cœur n'est pas très amusant. Fierce réfléchit que l'heure était passée d'aller chez Liseron, sa maîtresse: Mévil y pourrait venir, et Liseron détestait les flagrants délits. L'heure était passée aussi de chercher parmi les congaïs ou les métisses de Tan-Dinh et d'Hoc-Môn une complaisante compagne d'avant-dîné: toutes assurément promenaient leurs grâces asiatiques dans les victorias de l'Inspection. Le quai était désert. Fierce se jugea tout à fait seul au monde, et dans l'impossibilité d'accoupler une autre solitude à la sienne. Il arrêta une voiture qui passait vide, et se fit conduire au cercle.

C'était en ses jours d'ennui que Fierce allait au cercle. La société coloniale n'avait rien en soi qui le charmât: elle était trop réellement le fumier humain qu'avait dit le gouverneur général. Beaucoup des membres du cercle n'étaient que gens équivoques, acceptés par défaut de concurrence, et considérés surtout pour leur heureuse impunité;—d'ailleurs hommes du monde ou s'efforçant de le paraître, et payant de mine après avoir payé d'audace;—coquins de bonne compagnie, capables, dans toutes les médiocres occasions, de faire montre d'honneur et même d'honnêteté. Le ragoût comique de cela. Fierce, blasé, ne s'en souciait plus.