«Bon, c'est entendu.—Pas un milligramme.—Ma femme n'est pas encore détraquée, et si vous le voulez bien, nous la laisserons comme elle est—Au revoir. Très content de vous avoir rencontré.»

Il s'en alla à pas robustes,—des pas qui sonnèrent impérieux sur les degrés de marbre;—il s'en alla sans se retourner.


II

«Cap'taine Torral,» grogna Mévil à ses coureurs en redescendant.

La visite avait été courte. Il s'était heurté contre une femme défensive, presque monosyllabique.

Maussade pour une minute,—les soucis couraient à sa surface plus vite que les risées sur la mer,—il s'enfonça dans son pousse en abaissant sur ses yeux la visière de son casque de liège. Mais une victoria passa, et il se leva vite pour saluer deux femmes qui s'y trouvaient. Et il murmura, distrait déjà de son mécompte: Voilà qu'on commence à sortir; je risque de manquer Torral.

Torral était le seul homme de Saïgon qu'il fréquentât sans arrière-pensée ni calcul: Torral n'était pas marié, et se portait bien,—deux raisons de ne pas attirer un médecin qui aimait les femmes.

Quand même, et malgré le contraste tranchant de leurs goûts et de leurs vies, ces deux hommes cultivaient une façon d'amitié.

Les gens s'en étonnaient. Georges Torral semblait mal propre à faire un ami. C'était un ingénieur, un mathématicien saturé de logique et d'exactitude,—un homme entier, brutal et sec, faisant profession d'égoïsme. Les femmes détestaient sa tête trop grosse, son buste noueux et l'ironie malveillante de ses yeux en charbons ardents; les hommes jalousaient sa lucide intelligence et la supériorité blessante de son savoir et de son talent. Lui méprisait et haïssait indistinctement celles-là et ceux-ci, et ne cachait pas sa haine ni son mépris. Très indépendant dans sa carrière, parce qu'indispensable partout où il passait, il vivait à l'écart de tous, par morgue, et logeait loin de la ville européenne, dans le quartier méridional de Saïgon qui est un quartier de coolies indigènes et de prostituées.—Les coureurs du docteur Mévil, gens élégants et qui ne frayaient pas avec le populaire, manifestaient toujours un dégoût discret en trottant dans ces rues mal famées. Quand même, c'étaient des rues propres et plantées d'arbres, comme toutes les rues de Saïgon, et rien n'y choquait les yeux.