Torral, l'autre semaine, a raillé Fierce en humeur de mélancolie; Fierce s'en souvient, et la sympathie de Mme Sylva lui en est plus douce.
—«Tant de nostalgies ne font pas une tristesse. Nous conservons nette et charmante l'image des pays d'autrefois; mais nous les regrettons rarement, parce que les pays d'aujourd'hui les valent, et qu'un clou chasse l'autre. Comment voulez-vous qu'ici, dans cette forêt de magnolias en fleurs, je puisse regretter quoi que ce soit!»
Mlle Sélysette hoche sa tête blonde:
—«Et demain, dans une autre forêt, vous oublierez celle-ci. C'est de l'inconstance....
—Je l'avoue. Mais si j'étais constant, je serais malheureux....»
Il s'oublie à rêver tout haut, pour la première fois de sa vie:
«On peut être inconstant sans être infidèle. Aux heures douces d'autrefois je garde toute ma gratitude; mais ces heures sont mortes; pourquoi leurs fantômes me gâteraient-ils les heures douces d'aujourd'hui? Quand je tourne une page de ma vie, j'essaie d'entamer la page suivante avec des yeux neufs. C'est facile, car les deux pages ne sont jamais pareilles. Je ne suis plus à Saïgon le Fierce japonais d'il y a deux mois; et ce Fierce japonais ne ressemblait pas au Fierce parisien de l'année dernière, ni au Fierce turc ou tahitien des temps passés....»
Mlle Sylva rit, amusée:
—«Parlez-nous de tous ces Fierce qui ne sont plus vous?
—Ils me font l'effet d'amis très intimes que j'ai beaucoup aimés jadis; et je me figure parfois qu'ils vivent encore dans le pays où je les ai connus. Le Fierce tahitien, par exemple, était un personnage contemplatif, qui n'appréciait rien tant que les arbres, les prairies et les ruisseaux. Il se promenait tous les jours dans la campagne, vêtu d'un parao de toile bleue, et coiffé d'un grand chapeau de paille,—pieds nus, naturellement. Il avait loué, dans ce village de Papeete qu'il appelait pompeusement la capitale, une petite case au milieu d'un jardin de cocotiers. Et quand, une fois par mois, des lettres et des journaux lui arrivaient, bariolés par des timbres et des cachets de France, il n'ouvrait pas les lettres, et déchirait les journaux pour allumer le feu de sa cuisine.