—Et le Fierce turc?
—C'était un Musulman très croyant, qui ne passait point de semaine sans prier Allah dans quelqu'une des plus graves mosquées de Stamboul. Après quoi, assis à la terrasse d'un café osmanli, il contemplait silencieux le Bosphore, et tous les vendredis,—jours chômés,—rêvait quatre heures durant au fond d'un cimetière de Skutari.
—Y a-t-il eu un Fierce chinois?
—Certes! Celui-là passait tout son temps à s'enorgueillir de sa race la plus vieille du monde, et de sa philosophie la plus clairvoyante et la plus ironique. C'était un homme insupportable: il ne s'inquiétait que de papier de riz et de pinceaux à encre, et méprisait toute la terre.»
Mlle Sylva devient sondeuse.
—«Tant de cervelles successives sous un seul front! C'est inquiétant à penser: demain vous aurez changé une fois de plus, et si je vous retrouve à Paris ou au Japon, il faudra que nous recommencions notre connaissance....
—Peut-être. Je m'imagine ressembler à une plaque photographique: un rayon de soleil, et l'image impressionnée s'efface; mais il suffirait, d'un fixatif pour faire une épreuve inaltérable.
—Et le fixatif?
—Je ne l'ai pas encore trouvé.»
Un long silence. La route s'est insinuée dans les bois d'aréquiers qui avoisinent Tuduc; il n'y a plus maintenant de magnolias, ni de rizières, ni de poussière rouge poudroyant au soleil. Les aréquiers exclusifs pressent les uns contre les autres leurs troncs grêles et droits,—entrelacent étroitement leurs palmes épanouies à cinquante pieds du sol; et cela fait une voûte sombre de temple, que supportent d'innombrables colonnes ioniques. Entre les arbres, la terre est brune, et des flaques d'eau luisent. Toute la forêt se tait.