Mlle Sylva, les mains jointes sur un genou, regarde avidement et ne parle point. Fierce admire les graves yeux pers, et s'étonne qu'une petite fille sache voir la beauté d'un bois sans fleurs, sans oiseaux et sans soleil.
—«Monsieur, dit l'aveugle, je pense que tout à l'heure vous ne nous avez pas tout dit. Je conçois très bien que dans chaque pays nouveau, vous vous découvriez comme une âme nouvelle; mais il me semble que partout vous devez quand même vous souvenir de votre foyer, de votre famille; et ce souvenir ininterrompu met forcément un lien, une parenté entre tous les hommes différents que vous croyez être à tour de rôle....
—Je n'ai ni famille, ni foyer, dit Fierce.
—Personne?
—Personne.
—C'est bien triste à votre âge....»
Fierce réfléchit. Un foyer, c'est une prison; cette prison se complique de chaînes: les parents, les amis;—rien en cela qui l'ait jamais tenté.—Une famille? monsieur, madame, et l'autre;—des marmots piaillards et barbouillés;—un peu de servitude, un peu de ridicule, un peu de déshonneur: séduisante mixture!—Fierce va rire. Mais, levant les yeux, il voit cette famille qui l'étonne et le déconcerte: cette mère souriante et tendre, cette fille pure et délicieuse ... et très sincèrement il répond:
—«Oui, triste,—quelquefois: quand il m'advient, juif errant que je suis, de découvrir, à une halte de ma route, un foyer paisible et chaud, et d'entrevoir, par une porte qui bâille, des maris contents, des femmes aimées, de beaux enfants. Ces soirs-là, mon navire est maussade, et ma solitude lourde, et malgré moi, je souhaite du mal à tous ces gens trop heureux. L'homme est une laide bête envieuse, qui ne prend sa joie que de la peine d'autrui, et réciproquement.»
C'est un mensonge bien rabâché que cette légende romanesque du marin errant, exilé de toute la terre, et nourrissant en silence une mortelle nostalgie de tendresse et de foyer; un mensonge, toutefois, qui trompera sans fin toutes les femmes, parce que toutes, sous les vernis divers de leurs éducations, de leurs modes et de leurs poses, cachent un fond identique de jobarderie sentimentale.—M. de Fierce est orphelin; M. de Fierce n'a pas de maison, presque pas de patrie. Les deux femmes qui l'écoutent, sympathiques, cherchent délicatement à adoucir cette dure solitude.
—«Monsieur, dit Mme Sylva, j'ai peur qu'après tous vos voyages, vous n'ayez jamais encore découvert ce que la vie a de plus réconfortant,—le coin du feu! Si vous voulez, vous connaîtrez le nôtre. Vous êtes presque le fils de mon vieil ami d'Orvilliers, qui fut le plus cher compagnon de mon mari. Ma maison est la vôtre....»