Pensive maintenant, Célia demeurait immobile en face de son image, et si fort enfoncée dans sa rêverie qu'elle n'entendit point tinter la sonnette de la grille, ni claquer la porte de la villa.
Et, soudain, quelqu'un entra en coup de vent dans la chambre, une femme, qui éclata de rire et se précipita pour embrasser Célia, avant que Célia eût eu le temps de jeter son premier cri de saisissement:
—Oh Dorée!... mon Dieu!... que je vous demande pardon!...
Mais Dorée,—la marquise Dorée, comme elle-même s'intitulait, non sans quelque vanité trempée d'un rien de blague,—la marquise Dorée ne s'estimait nullement offensée.
—De quoi, pardon?... Ah bien! ma pauvre gosse! si vous croyez que je n'en ai jamais vu, des dames sans chemise!... Pas la peine de vous affoler en mon honneur!... Surtout que ce n'est pas tellement vilain, ce que vous montrez!... Laissez donc ce peignoir tranquille!... J'en connais des douzaines, de petites amies, qui seraient moins pressées que vous de cacher cette peau-là!... Et je comprends très bien que çà ne vous embête pas de bavarder avec votre miroir!...
Mais il n'y avait déjà plus de dame sans chemise. Et Célia, correcte maintenant, et rassérénée, déployait à l'aise son hospitalité la plus courtoise:
—Asseyez-vous, ma chère!... Non, non! pas là, je vous en supplie!... Ici ... dans la bergère!...
—Où vous voudrez, mon petit!... N'allez pas faire de cérémonies pour moi, par exemple!... C'est çà qui serait du temps perdu!...
A peine assise, la marquise Dorée s'était d'ailleurs relevée. Vive comme une bergeronnette, elle tournait maintenant par la chambre, allant de meuble en meuble, de bibelot en bibelot, de gravure en gravure, regardant tout, admirant tout, touchant à tout.
C'était une femme d'environ trente ans, très poudrée, très fardée, très teinte, et tapageusement habillée, mais non sans goût; et, telle quelle, fort agréable et désirable.—Courageuse, intelligente et hardie, elle avait parcouru presque triomphalement sa carrière de petite courtisane, résolument décidée à ne point mourir de faim sur ses vieux jours. Partie de très bas,—d'un peu plus bas que le ruisseau,—elle avait su, en moins de dix ans, et sans compromissions trop douloureuses ni trop humiliantes, conquérir son indépendance d'abord, son luxe ensuite, sa sécurité enfin. Et victorieuse aujourd'hui des mille et une difficultés que tant de demi-mondaines ne surmontent jamais, elle envisageait d'abandonner sa profession actuelle et d'en aborder une autre, plus honorée, selon les préjugés du siècle: le théâtre. Elle s'y préparait déjà, dansant et chantant en public, au Casino, chaque fois qu'un spectacle de gala ou qu'une revue de fin d'année lui en fournissait l'occasion.