—Souffrez,—dit don Pedro,—que je ne sois pas de votre avis! Je n'ai d'ailleurs garde de vouloir libérer Votre Grâce du vœu d'amitié qu'elle a fait à mon bénéfice, mais il me plaît de m'engager par un vœu semblable, et de me vouer, dès cette heure, de corps, de cœur et d'âme à vous!... je prie Dieu, comme vous avez fait, qu'il couvre d'opprobre toute ma race avec moi-même si je manque de répondre par l'obéissance au premier désir que Votre Grâce m'exprimera.

Ainsi donc s'étaient liés l'un à l'autre ces deux très galants seigneurs.

Or, messires, or, messeigneurs ... c'est ici qu'il sied d'écouter des deux oreilles, voire de déplorer n'en avoir que deux!... Songez, en effet, messires et messeigneurs, que toutes ces si belles aventures dont je viens de chanter quelques-unes ne détournaient pas de sa mission sainte et sacrée la pensée constante de celui que le Padishah Souléïman avait, une fois pour toutes, nommé son serviteur et son ami.

Achmet pacha Djemaleddine, tout licencié castillan qu'il fût devenu de la tête aux pieds, n'en demeurait pas moins seigneur osmanli du cœur à l'âme. Et, comme tel, songeait-il donc nuit et jour, sans pause ni trêve, aux bons moyens de parvenir d'abord en la présence du fier roi chevalier, du grand roi franc François, pour l'heure prisonnier du méchant et faux empereur don Carlos ... ensuite, y étant parvenu, aux bons moyens d'enlever ledit prisonnier hors de sa dite prison, et de le ramener triomphalement soit en terre franque, soit en terre turque, celle-ci comme celle-là tirant d'avance grande gloire d'être ainsi, pour le royal captif, terre de délivrance et de liberté à jamais recouvrée.

Ayant à la fin songé son saoul, Achmet pacha,—de moins en moins pacha, de moins en moins Achmet, mais Lupa, et Alonzo, et don, et licencié, le tout de plus en plus, au fur et à mesure qu'approchait le temps de justifier la confiance du Sultan Magnifique, en brisant la geôle du Roi Chevalier, Achmet, ou plutôt don Alonzo, s'assura que le premier point était, à n'en pas douter, de se faire connaître de celui qu'il venait secourir et de gagner sa confiance. Ce point-là gagné, mille chemins s'ouvriraient sûrement dont l'un ou l'autre, insh, Allah! (Dieu aidant!) serait le bon chemin pour le roi franc vers son royaume...

Audience du roi François Ier; l'obtenir.—Telle fut donc désormais la préoccupation fervente et le constant souci du licencié don Alonzo, hôte du marquis don Pedro. Par l'entremise du marquis, c'eût été faveur tôt obtenue: don Pedro était homme de crédit autant qu'hôte de bon vouloir. Mais don Alonzo n'y songea pas le temps d'un seul éclair: car ne l'oubliez pas, messires et messeigneurs, don Alonzo, tout Alonzo qu'il parût, n'en demeurait pas moins Achmet pacha Djemaleddine, Chef tcherkess, Pirate, Amiral, et Ami de ce sublime Prince, Souléïman le Magnifique. Et noblesse oblige! De mémoire d'homme, pas un Tcherkess du sang Djemal, pas un eddine, qui vaut baron, pas un pacha, qui vaut marquis, et moins encore aucun ami du Padishah, qui vaut Khalife ou Vicaire de Dieu même, ne songea, fût-ce dans le pire délire, à trahir l'hospitalité. Et qu'eût-ce été de moins déshonorant, je vous prie, que mêler un noble Espagnol à une entreprise menée contre l'Espagne et qui ne pouvait couvrir que de honte et de méchef le roi même des Espagnes, le propre don Carlos, cinquième du nom?... qu'eût-ce été, que félonie, traîtrise, dol et vilenie? Achmet pacha fût mort mille fois et de mille morts mille fois infamantes, et tout son clan tcherkess fût mort par surcroît avec lui, avant qu'une telle ignominie eût traversé aucune cervelle cousine, fût-ce au dernier degré, de sa cervelle de chef. Non! pour arriver au Roi Chevalier, captif, il était certes d'autres voies que celle-ci: abuser de la loyale confiance d'un irréprochable gentilhomme, dont le seul malheur était d'appartenir à l'autre roi, au roi soi-disant empereur, et geôlier.

Contraint pour lors de marcher par ces autres chemins, l'ami du Padishah sut en bon temps se souvenir qu'il est une clef magique, bonne pour toute serrure au monde, et qui, de tout temps et dans tous lieux, vint toujours à bout des huis les mieux barricadés: portes de harem, grilles de geôles, poternes de forteresses même. Cette clef, pareille au soleil, tant par la couleur que par l'éclat, Achmet pacha quittant Stamboul n'avait eu garde de ne s'en pas munir très abondamment; tant et tellement que don Alonzo, après des semaines à Madrid, n'en était point encore du tout dépourvu.

Ce pourquoi la prison du roi franc s'ouvrit-elle sans trop d'efforts devant le pacha turc, plus licencié salamanquois en l'occurrence que jamais encore il n'avait été.

Messires, messeigneurs, je manquerais à tous devoirs: devoir de chanteur qui sait chanter, devoir d'humble serf de Vos Hautes Excellences, et de serf sachant servir, si je négligeais de vous retracer ce capital épisode de ma merveilleuse histoire: cette première entrevue du roi François, Premier du nom, et du pacha Achmet, ami du Sultan Magnifique:

Je vais donc tout vous dire, messeigneurs et messires, et dans tout le détail qui convient: