Ce fut sous l'habit d'un très ignoble marmiton (et sa barbe vénérable y dut périr, rasée court), qu'Achmet, un soir favorisé d'Allah, parvint à remporter ce prélude de sa victoire, désormais imminente, sur le roi d'Espagne, et ce, dans la propre capitale de ce pauvre prince d'avance déconfit: dans Madrid, capitale de toutes les Espagnes.

Remplaçant fort à propos un marmiton, lequel, mystérieusement, s'était trouvé malade à décourager la médecine entière, Achmet pacha... don Alonzo, veux-je dire!... bonnet blanc, sur le chef et plat d'argent sur les mains, entra dans la salle basse où le Roi franc, François de France, assis dans son fauteuil et son tabouret sous ses semelles, attendait que la valetaille de Castille lui voulût bien servir à dîner.

Or, introduit, lui, tiers ou quatrième, devant Sa Majesté Très Chrétienne,—ainsi se surnomment eux-mêmes, tout pieusement, les rois du royaume de France!—le marmiton Lupa se souvint d'être, à son ordinaire, mieux qu'il ne paraissait pour l'instant, et d'avoir eu souvent au flanc un cimeterre peut-être aussi durement trempé que l'épée même qu'avait naguère brandie le roi captif, du temps qu'il était libre. Le marmiton Lupa, risquant fort négligemment l'équilibre du plat qu'il apportait, mit donc un poing sur sa hanche et considéra le Roi François, durant que, surpris un tantinet, le Roi François toisait le marmiton Lupa.

Deux nobles hommes qui se regardent face à face et l'œil dans l'œil ont tôt fait de se prendre l'un à l'autre juste mesure, et de s'estimer pour ce qu'ils valent. Le Roi François, ayant regardé son marmiton, se leva, marcha et, comme par mégarde, jeta bas le plat d'argent que le marmiton portait. De quoi jaillit, comme eau de source, malédictions, menaces, injures et clameurs diverses que déversa sur Alonzo le chef cuisinier, très vilaine engeance que ses compagnons mêmes, les autres gâte-sauces de la geôle, réputaient mal embouché.

Le Roi Très Chrétien, à l'oreille délicate, leva sans mot dire le lourd bâton qui lui tenait lieu d'épée et l'abattit sur le braillard, lequel, net assommé, se tut pour fort longtemps. Je dis bâton: car d'épée, le Roi Très Chrétien n'en avait point. Son estramaçon milanais, celui-là même dont l'avait armé chevalier, après l'étonnante victoire de Marignan, l'étonnant chevalier Bavard, réputé par tout chacun, Croyant ou Franc, sans peur et sans reproche ... son estramaçon, donc, son estramaçon de Roi Très Chrétien brillait maintenant au flanc du Roi Catholique... (ainsi se sont eux-mêmes surnommés les princes de Castille et d'Aragon, en des temps qu'on ne sait plus... Au fait?—le savez-vous pas mieux que moi, messires et messeigneurs?...)

N'importe, au demeurant: il importe seulement que le bâton qui remplaçait l'épée caressa royalement l'échine du cuisinier butor. Et voilà, pour que celui-ci sût désormais de bonne science respecter tout ce qui est pacha, même sous l'habit de marmiton!...

Tout de go, vous l'imaginez sans peine, le chef cuisinier quitta la place. Les marmitons l'allaient suivre, en corps, quand François, le Roi franc, ayant donné un second regard au marmiton dont l'apparence l'avait, d'abord et du premier coup d'œil, intrigué, étendit vers lui ce même bâton dont le chef cuisinier s'était naguère trouvé si mal; puis, parlant haut:

—Demeure!—dit-il.

Et telle est la majesté des vrais princes,—vraiment sublimes,—telle est cette majesté unique, image de la majesté d'Allah même, qu'Achmet pacha Djemaleddine, entendant et voyant le verbe et le geste de François le Chevalier, Roi de France, crut voir et entendre le geste et le verbe de Souléïman le Magnifique, Padishah.

—Dis ton nom?—commandait le Roi.