Mon mari... Au fait, vous le connaissez—mieux que je ne le connais, peut-être?... Il est bon, je n'en doute pas... Il m'aime... Je ne regrette nullement de l'avoir épousé, même à notre mode turque, qui défend aux fiancés de se voir et de se parler avant la cérémonie du mariage... Évidemment, une union pareille est une loterie ... plus loterie encore, si possible, que ne sont vos unions occidentales!—Mais, encore une fois, je ne me plains pas: j'ai tiré un bon, un très bon numéro, et je n'imagine guère de mari, en France non plus qu'en Turquie, qui vaille Ahmed pacha, mon mari! Vous me l'avez affirmé vous-même, et je m'en doutais déjà...

Pourtant...

Dites-moi, ma grande sœur si belle et si savante? est-ce vrai que, chez vous, les femmes jouent un rôle considérable, quoique discret, dans la vie de la nation?—je veux dire dans la vie politique et diplomatique?—Est-ce vrai que beaucoup de vos grands hommes—hommes d'État, orateurs, écrivains, artistes—possèdent cette chose extraordinaire que vous m'avez jadis expliquée: une Egérie? une Egérie, c'est-à-dire une bonne fée doublée d'un ange gardien; une amie intime, femme de cœur et d'intelligence, qui consacre tout ce cœur et toute cette intelligence à l'homme qu'elle a choisi; une sœur d'élection, sûre et sage, qui conseille cet homme, le guide, le soutient, le protège, le défend, l'enveloppe de sa tendresse mi-amoureuse et mi-maternelle, et ne se trompe jamais: elle-même guidée, conseillée, soutenue, dans la lutte commune, par cette tendresse merveilleuse qui est la sienne, tendresse clairvoyante infailliblement?—Est-ce vrai que ces influences féminines si fécondes sont fréquentes? Est-ce vrai que plusieurs de vos génies les plus vastes ont avoué, ont proclamé qu'ils devaient tout: succès, fortune et gloire, à la compagne anonyme, dans les pas de laquelle ils avaient aveuglément marché, la main dans la main? Hélas! si tout cela est bien vrai, notre part, à nous, femmes d'Orient, est moins belle! Oh! je vous le disais dans ma dernière lettre, et je ne m'en dédis pas: la plupart d'entre nous sont très heureuses! plus heureuses, certes, que ne sont les femmes d'Occident. Nous ne souffrons guère de cette prétendue claustration, dont l'Europe daigne nous plaindre avec tant de compassion. Mais peut-être souffrons-nous d'autre chose...

Ce n'est pas très facile à expliquer. Il me semble pourtant que vous devinez déjà un peu...

Tenez! l'autre mois, à propos de ma mignonne Léïlah, je vous écrivais:

«Quand elle sera grande, elle, peut-être souhaitera-t-elle mettre au vent son bout de nez rose, et flirter avec votre amour de petit garçon...»

Peut-être, oui. Mais, d'abord, et sûrement, je crois que ma Léïlah souhaitera autre chose,—plus et mieux qu'un simple droit au flirt.—Le flirt, c'est tellement loin de la femme turque d'aujourd'hui!...

Non, j'imagine que ma Léïlah souhaitera ce que je souhaite parfois moi-même, ce que souhaitent beaucoup de femmes turques—toutes les femmes turques dont le souhait conscient a quelque valeur!—ma Léïlah souhaitera connaître et fréquenter des hommes, non pour en être désirée ou sollicitée, mais pour en être enseignée, instruite, armée; pour être élevée jusqu'à ces hommes, pour devenir leur égale, et l'égale de celui d'entre eux qui sera son mari. Elle souhaitera n'être plus, pour cet homme, une simple maîtresse légitime, une poupée très belle qui sait saluer, sourire, se taire, et aussi gouverner la maison, mais rien davantage. Elle souhaitera, comme je vous le disais tantôt, devenir plus que tout cela, et mieux: une amie, une alliée, une compagne,—une Egérie, au besoin ... quoique cela puisse être douloureux quelquefois, j'y songe ... très douloureux!... d'être une Egérie... N'importe! ma Léïlah le souhaitera.

Songez-y, ma sœur très chérie: il est humiliant parfois de n'être qu'une petite chose insignifiante—aimée, certes! mais dédaignée, tenue à l'écart, à qui l'on ne dit rien, jamais. Que m'a-t-on dit, à moi, de cette crise ministérielle où se jouait, avec le destin de l'empire, de notre empire, le destin d'Ahmed pacha, de mon mari? Rien.

On n'a peut-être pas eu tort. Si l'on m'avait parlé, qu'aurais-je dit? Je ne sais rien. J'ai vécu toute ma vie en cage ... en cage, entendons-nous! pas dans la vraie cage à barreaux qu'imaginent vos Parisiennes autour de nos harems! Il n'y a pas de barreaux à mes fenêtres, ni à ma porte! mais j'ai tout de même vécu dans la cage—peut-être pire—de nos préjugés, de nos coutumes... Et dans cette cage,—la cage de toutes les femmes turques!—pas un homme, jamais n'entre. Que saurais-je de ce que disent les hommes? Et quelle vraie femme pourrais-je être pour mon mari, s'il s'en souciait?