Définitivement?...

Au fait, qui sait? La Turquie était un corps si sain qu'il semble que ce corps, même amputé de sa tête, se résout difficilement à mourir. L'Angleterre a beau lancer contre Angora tous ses valets athéniens, le dernier mot n'est peut-être pas dit! Et peut-être reverrons-nous un jour, dans une Turquie obstinément libre, une princesse Séniha libre, elle aussi, d'écrire à qui bon lui semble, et de raconter véridiquement toutes ses souffrances, malgré la Grèce, malgré l'Arménie, malgré les soviets,—et malgré l'Angleterre.

[1] Paris, qui ne savait pas où est Mossoul, ne savait peut-être pas non plus où est Constantinople? Ou, peut-être encore, Londres avait-il mis, sur les yeux de Paris un bandeau d'or?


CONSCIENCE TURQUE

En ce temps-là, il était une Turquie...

C'était il y a longtemps,—avant que je n'eusse maison, femme et tout ce qui s'ensuit. J'étais donc parfaitement heureux, ou du moins, je crois me souvenir que je l'étais, ce qui revient au même...

Il y a longtemps!... J'habitais alors du 1er janvier à la Saint-Sylvestre à bord de mon vieux Saint-Albans... Vous vous rappelez?... Cette goélette qui avait gagné, en 1895, la coupe du prince de Naples. Je l'avais un peu transformée; j'en avais fait un bon bateau de croisière, confortable assez pour les longues flâneries. Et le fait est que, l'année dont je parle, le Saint-Albans me promena, six mois durant, d'un bout de la Méditerranée à l'autre: Nice, Gênes, Naples, la Corse, la Sicile, Malte, Cattaro, Corfou, Lépante, Corinthe, Athènes, Santorin, Rhodes, Chypre,—et Brousse, et Stamboul, et Trébizonde,—et le Caucase, et cette émeraude sertie d'aigues-marines qu'est la Crimée,—je ne sais fichtre pas où mon ancre n'est pas tombée, par quelque soir d'or rouge ou quelque matin d'émail bleu!...

Ma parole, ce fut vraiment le plus joli temps de ma vie. Et il durerait encore, si j'avais été alors assez riche pour suivre jusqu'au bout ma fantaisie. Mais, contrairement au proverbe, jeunesse ne peut jamais. L'entretien d'une goélette de vingt tonneaux n'est pas l'affaire d'un pauvre diable. J'avais huit hommes d'équipage qui mangeaient comme seize, et un patron qui exagérait les galons d'or de ses manches: des galons à douze francs le mètre! En outre,—et c'est là que j'en voulais venir,—dans chaque port où s'imposait un ravitaillement, les indigènes nous écorchaient vifs. Italiens, Maltais et Grecs guettent aujourd'hui les yachts comme leurs pirates d'ancêtres ont jadis guetté les galères chargées d'épices. L'abordage et l'incendie n'en sont plus; mais c'est tout juste!—simple concession à la gendarmerie internationale.—On ne massacre plus l'étranger; mais on continue de le piller jusqu'à fond de cale. A telle enseigne que notre ami Vanderbilt lui-même se ruinerait à acheter trop d'olives noires aux aubergistes de l'Archipel. J'ai souvenance, spécialement, d'un pope de Chalcis en Eubée, lequel, épicier à ses moments perdus, nous rançonna, nous, chrétiens, comme il n'aurait pas rançonné des fils du Prophète! Et je songeai ce jour-là, non sans terreur, que la prochaine escale devant être Chanak en Turquie, ma bourse de giaour achèverait assurément de s'y vider d'un seul coup. Qu'attendre, en effet, des mécréants, quand les purs orthodoxes nous traitaient de Turcs à Maures?