EN FAÇON D'ÉPILOGUE
Ces lettres, la princesse Séniha les avait écrites au cours de cette mauvaise année 1911, qui vit le commencement de la catastrophe ottomane. Depuis, on sait ce qui s'est passé:—Vaincue par l'Italie; vaincue par la quadruple alliance des Grecs, des Serbes, des Monténégrins et des Bulgares,—lesquels, d'ailleurs, n'eurent pas plutôt déchiré leur proie qu'ils s'entre-déchirèrent eux-mêmes sur cette proie sanglante, luttant à qui boirait le plus de sang chaud;—bafouée par toute l'Europe, oui, toute!... laquelle Europe s'empressa de donner le coup de pied de l'âne au vieux lion turc expirant; trahie même par la France qui, dans son ignorance enfantine de toutes les questions extérieures, de toute la géographie et de toute l'histoire,—de toute sa propre histoire même! applaudit alors stupidement à la défaite d'une bonne, d'une loyale nation qui avait été son alliée, sans jamais manquer au pacte d'alliance, de 1527 à 1914;—bref, écrasée, dépecée et saignée à blanc, la Turquie perdit coup sur coup toutes ses possessions d'Afrique et d'Europe, et beaucoup de ses provinces d'Asie, encore que toutes fussent turques de cœur et d'âme, turques légitimement, turques pour les trois quarts de leur population, les immigrants mêmes y compris! Ce n'était vraiment pas à tort que la princesse Séniha, quittant Constantinople pour l'Anatolie,—pour Angora peut-être,—abandonnait toute espérance et priait seulement Allah, le Miséricordieux, que désormais la fin, pour elle et pour sa race, fût simplement douce, s'il se pouvait, et, s'il ne se pouvait pas, prompte...
Depuis...
Au fait, depuis... qu'est-elle devenue, la pauvre princesse?...
Nous, ses correspondants d'autrefois, n'en savons rien...
En 1913, il semblait véritablement que la Turquie eût bu la lie de son calice. Pour elle, un pire malheur ne pouvait guère s'envisager:—Gardien des détroits,—gardien des Dardanelles et du Bosphore,—le Sultan n'était-il pas l'état-tampon par excellence? l'état-tampon fait exprès pour écarter l'une de l'autre ces deux rivales séculaires, la gigantesque Angleterre et la gigantesque Russie?—Londres, comme Pétersbourg, se fût alors opposé systématiquement à toute modification d'un statu quo qui, seul, s'était prouvé capable de maintenir en équilibre la balance européenne...
Hélas! 1914 vint... L'Allemagne avait su profiter des fautes, des ignorances et des lâchetés du reste de l'Europe. Constantinople, ulcérée par l'injustice occidentale, était mûre pour les projets allemands. Le Gouvernement Jeune-Turc, criminel une fois de plus, précipita la Turquie—sans même qu'elle s'en rendît compte—dans le conflit. Et ce fut le désastre final. Quand la paix revint, la perfidie anglaise avait déclenché la révolution russe; c'est-à-dire qu'il n'y avait plus de Russie; et la France ne sut pas mesurer à temps le nouveau péril dont tous ses intérêts orientaux étaient menacés. Bref, Pétersbourg n'étant plus là pour s'y opposer, et Paris n'y songeant pas[1], Londres jugea unique cette occasion de se substituer soi-même au Sultan. Le maréchal Franchet d'Espérey avait pris Constantinople: les généraux anglais se chargèrent de l'occuper,—à titre définitif.—Une fois de plus, Bertrand avait tiré les marrons du feu, et Raton les mangeait.
Quant à la princesse Séniha...
Jusqu'en 1918, il nous arriva d'avoir encore de ses nouvelles. Un des derniers rois qui règnent en Europe, et le dernier je crois, qui soit tout à fait un grand roi,—qui soit aussi tout à fait un galant homme, un gentilhomme et un grand cœur,—ce roi-là, prenant en pitié la douce infortune de notre princesse lointaine, chassée d'abord de sa maison, puis de sa ville, puis, peu à peu, chassée de son pays, daigna lui servir de vaguemestre ... lui fit passer des courriers d'Europe—malgré la guerre!—et fit aussi passer en Europe les quelques lettres qu'elle écrivait encore.
Mais quand la paix vint, tout fut fini, le blocus anglais, plus rigoureux que l'autre, exila définitivement du monde occidental, du monde parisien, la pauvre petite princesse Séniha, qui aimait tant Paris...