La journée se passa, lente. J'échangeai tous les télégrammes imaginables avec le consul. Ce nonobstant, la nuit tomba, sans qu'une solution fût intervenue. Et nous commencions d'avoir faim.

A minuit, je pris un parti:

—Armez le canot!—commandai-je.—Allons, garçons, du leste! et surtout, pas de bruit!

Un canot qui se faufile la nuit, le long d'un quai, cela ne se remarque guère. Et puis, quoi! ils étaient peut-être couchés, les soldats turcs!

De fait, ils l'étaient. La fâcheuse guérite ne recélait plus personne. Et notre débarquement à la cloche de bois s'effectua sans encombre.

Je laissai le canot accosté, sous la garde d'un seul homme. Et je me hâtai, avec le reste de mon monde, de m'écarter prudemment du quai, et même de la ville. Chanak me semblait plein d'embûches. Pour l'achat du mouton, objet de mes rêves, le moindre village suffisait évidemment, et ne laissait pas d'être préférable.

A une lieue dans l'intérieur, nous trouvâmes une sorte de hameau pourvu d'une place et d'un marché. L'aube naissait comme nous y arrivions. Déjà les bergers parquaient leur bétail entre les piquets reliés par des cordes; et les maraîchers étendaient à même le sol leurs choux, leurs carottes, leurs artichauts et leurs asperges, cependant que s'amoncelaient de réjouissants sacs de pommes de terre, et que tous les fruits d'Anatolie, apportés à dos de bourricots, descendaient des bâts et des hottes, et s'alignaient sur des nattes d'osier.

Tout de suite, j'entamai les négociations. Et tout de suite ma stupéfaction fut immense. Le mouton, les légumes, les pastèques, le raisin, tout était d'un bon marché inouï, fantastique, invraisemblable. Quelque paradoxal que cela fût, les marchands turcs ne volaient point. J'avais affaire à d'honnêtes gens, exception unique de Gibraltar à Constantinople!

Abasourdi, j'achetai sans liarder, et je payai rubis sur l'ongle. Les bonnes gens n'en profitèrent point. Et il ne me parut pas que ma dernière emplette fût moins avantageuse que la première.

Bénissant du fond de l'âme les Turcs et la Turquie, je chargeai finalement ma petite cargaison sur deux ânes loués à l'ânier du village. Et je repris vivement le chemin de Chanak. Le jour s'était levé et je n'envisageais pas sans crainte l'opération du rembarquement sous les yeux de la sentinelle, probablement réveillée à l'heure qu'il était.