Je poussais donc de mon mieux mes deux ânes, quand, tout à coup, un cavalier, lancé du village à notre poursuite, nous rejoignit et nous intima l'ordre très net de rebrousser chemin.
—Aïe!—pensai-je.—Ça marchait trop bien. Voici l'ère des difficultés qui s'ouvre.
Sur la place du village, au beau milieu du marché en rumeur, cinq ou six longues barbes nous attendaient. C'étaient le cadi et les notables. Je jugeai politique de saluer cérémonieusement. On me rendit mes révérences avec la plus grave courtoisie.
Mais je n'étais pas dupe de ces salamalecs. Derrière le cadi, je voyais, rangés sur une ligne et l'air penaud, tous les marchands à qui j'avais eu affaire. Sans nul doute, ces pauvres gens, coupables d'avoir vendu leurs comestibles à des chiens d'infidèles, allaient expier ce forfait séance tenante. Et j'étais cité comme complice...
J'avais bien deviné. Le cadi, impératif, fit décharger d'abord mes deux bourriques, et procéda à un véritable inventaire. Tout fut examiné, retourné, pesé. On compta jusqu'aux pommes de terre.
Comme vous pensez, je n'avais garde de protester le moins du monde: je ne tenais point à aggraver mon cas.
Les marchands s'avancèrent ensuite l'un après l'autre. Il y eut interrogatoires et plaidoiries, auxquels bien entendu je ne comprenais rien. Le cadi, implacable, désignait d'un doigt vengeur chaque tomate et chaque concombre. Les coupables, très contrits, avouaient leur crime, humblement.
Enfin, un sac fut apporté. Chaque marchand sortit son escarcelle, et paya en la main du cadi une amende de quelques piastres. Le cadi vérifiait, au fur et à mesure, avant de verser l'argent dans le sac béant. Quand tout le monde fut quitte, on ferma le sac et on le lia d'une cordelette.
Et c'est ici que l'histoire devient miraculeuse! Écoutez bien:—Sur un signe du cadi, on rechargea ma cargaison sur mes deux ânes. On me restitua le tout. Et le cadi ... écoutez, écoutez! le cadi, me congédiant d'un geste affable, me remit, à moi, le petit sac plein de piastres...
J'écarquillai des yeux énormes. L'iman de la mosquée, vieillard très vieux, vaguement polyglotte, appela tout ce qu'il avait su de français, pour m'expliquer: