—Quand je ne serai plus ici,—me dit alors mon amie... (elle allait s'en retourner vers son pays très, très lointain, et plus froid que neige et que givre...)—quand je ne serai plus ici, vous reviendrez sur cette place, et vous achèterez encore du pain pour ces mioches et pour leur maman ... n'est-ce pas?... Promettez?...
Je promis. Et je tins. Je revins...
Je revins au bout d'une quinzaine. Sur le même fût de colonne je me rassis. Et la place autour de moi brilla de sa même magnificence. Il faisait le même soleil, éblouissant. Et pourtant, parce que, cette fois, j'étais seul là où nous avions été deux, il me parut que toute la splendeur du lieu était ternie.
Le trou sous la colonne ouvrait son boyau sombre. La mère chienne n'était pas là. Mais je devinais qu'elle ne pouvait être bien loin, le code canin lui interdisant toute excursion hors du quartier. J'attendis donc. Et, en attendant, l'idée me vint d'enfoncer un bras dans la tanière. Les chiots y devaient être. Ma main rencontra, en effet, le petit tas de chair tiède. Alors, pour les voir à mon aise, je pris les deux bestioles l'une après l'autre et les mis au soleil. Ils pleurèrent incontinent, pas très fort.
Pas très, mais assez! Dans le temps de trois gémissements, le quartier entier, flairant un crime possible, accourut à la rescousse. Je fus le centre d'un cercle de cinq cents chiens, tous hurlant à plein gosier. Aucun, d'ailleurs, ne montrait les dents: les petits chiots, intacts à mes pieds, prouvaient mon innocence. Mais je crois bien que, coupable, mes mollets, pour le moins, eussent couru quelques risques.
Et, alors, un véritable coup de théâtre se produisit:
La mère chienne, avertie, arrivait déjà, galopant au secours de sa progéniture. Elle se précipitait, toute langue dehors, craignant sans doute le pire. Mais tout à coup, elle me vit et me reconnut.
Alors, ce fut le plus étrange, le plus prodigieux spectacle! En un clin d'œil, il n'y eut plus un seul chien sur la place. Tous, informés par un aboi éperdu, avaient fait demi-tour. Et la chienne, à plat ventre dans le sable, et la langue sur mes souliers, me suppliait, visiblement, d'accepter mille excuses, et les plus humbles, pour l'inconvenante réception qui venait de m'être faite, de m'être faite à moi! un ami, un bienfaiteur! à moi, que ces bébés stupides n'avaient même pas su reconnaître!... outrage inconcevable, qu'on me conjurait de daigner oublier!...
Quand j'eus caressé la pauvre tête aplatie, et hélé le marchand de pain noir, pour sceller d'un festin notre réconciliation, la mère, relevée d'un bond et joyeuse, fit d'abord mille pirouettes. Mais ensuite, ramenée au souci de son devoir maternel, elle me stupéfia par la plus extraordinaire preuve d'intelligence et de civilisation qui jamais m'ait-été donnée par aucune bête au monde:
Attrapant d'une gueule vigoureuse ses deux chiots l'un après l'autre, elle vint les secouer, sévèrement, sous mes yeux: sans nul doute, en manière de correction indispensable et légitime. Il seyait évidemment de ne pas molester les hommes charitables qui achètent pour les chiens affamés le précieux pain noir. Et il seyait d'enfoncer dans la caboche des bébés chiens cette vérité utilitaire, fût-ce à bons coups de dents dans les oreilles...