A ces bêtes demi-sauvages, la vie indépendante a conservé des vertus qui ne se trouvent plus dans la niche de Mirza, ni d'Azor: les chiens turcs,—chiens de Scutari, chiens de Brousse, chiens de Konia, et jadis chiens de Constantinople[1],—les chiens musulmans, chiens libres, sont graves, raisonnables, pensifs et philosophes. Ils endurent en silence la pluie et la neige, mais, par contre, n'endurent d'aucune façon les injures des méchants hommes, et ne savent pas lécher la main qui les frappe. Ce qui ne les empêche pas d'être de très bons chiens, pacifiques et courtois, mordant seulement quand il est indispensable de mordre. J'imagine que la société de leurs compatriotes, les hommes turcs, leur a servi d'éducation: car les hommes turcs sont eux-mêmes des hommes excellents, très courtois et très pacifiques, et qui jamais n'ont abusé de leur force pour battre enfants, femmes ni animaux. Peu importe, d'ailleurs: éduqués on non, les chiens errants de Turquie sont d'irréprochables chiens. Et le gouvernement jeune-turc, qui, sous prétexte de civilisation, prétexte aussi vaniteux que barbare, en massacra naguère soixante ou quatre-vingt mille à Stamboul, à Galata, à Péra, et dans tous les villages du Bosphore, se montra dans cette occurrence infiniment plus cruel et sanguinaire que jamais n'avait été le vieil Abd-ul-Hamid, Sultan prétendu Rouge. Par la suite, ce même gouvernement massacra pareillement la Turquie elle-même. Il ne fallait pas être grand prophète pour prévoir ceci, ayant vu cela...
Mais c'est de chiens qu'il s'agit ici et non d'hommes,—insh'Allah!...
Or, les chiens errants de Turquie ne vivent pas du tout, comme vous pourriez le croire, en chiens anarchistes, sans traditions, coutumes, code et lois. Leur République est, au contraire, un État merveilleusement policé. Et il me fut donné jadis d'en admirer la civilisation pittoresque, à Constantinople même, au temps où Constantinople possédait encore sa population de chiens libres. Constantinople, capitale à peine moins vaste que Paris, se divise en une centaine de quartiers. Pareillement, les chiens de Constantinople se répartissaient en une centaine de hordes, dont chacune, domiciliée dans un quartier qui lui était propre, n'en sortait jamais, et veillait avec rigueur à ce qu'aucun chien d'autre quartier n'y risquât ses pattes. Moyennant quoi, la République vivait en paix. Chaque mère de famille élevait sans bataille sa progéniture, et obtenait de plein droit la meilleure place aux tas d'ordures d'où la communauté tirait le plus clair de son humble subsistance. Oh! ce n'étaient point là festins, ni banquets. Mais le chien turc est sobre. Et il sait attendre patiemment l'aubaine rarissime du passant débonnaire, en humeur d'acheter, pour les pauvres chiens, deux métallicks[2] de pain noir, régal miraculeux dont toute une famille se pourlèche plusieurs jours durant.
Il m'est arrivé, à moi, qui écris cette histoire, d'être ce débonnaire passant.
Je me souviens d'un jour très ensoleillé... C'était il y a bien des années, un jour de juillet ... oui: le 20 juillet 1904. L'histoire est vraie, vous voyez ... je n'invente pas... Ce jour-là, j'étais, aux approches de midi, sur le point d'entrer dans le harem de la Souléïmanieh djami... La Souléïmanieh djami, c'est la plus splendide des splendides mosquées de Stamboul, et l'on nomme harem la grande cour carrée et cloîtrée qui précède les sanctuaires musulmans.
J'allais donc entrer là. Non pas seul: une amie m'accompagnait, une amie qui, ce 20 juillet-là, m'accompagnait pour la première fois, et qui, depuis, n'a jamais cessé, même après qu'Allah eut séparé nos destinées, de marcher à côté de moi sur tous les plus durs chemins de ma vie...
Nous étions, elle et moi, fatigués. Devant la porte de la mosquée, trois grandes colonnes de porphyre gisaient, renversées par les siècles; trois colonnes qui, sans doute, soutinrent quelque portique du temple byzantin debout, il y a six cents ans, en ce même lieu... Et, sur le fût d'une de ces trois colonnes, mon amie et moi nous assîmes.
Alors, tout à coup, une chienne turque sortit d'un trou creusé sous la colonne; une très jeune chienne dont les mamelles longues et plates attestaient un allaitement tout juste achevé: une pauvre chienne, dont les côtes saillaient pointues sous la peau. Évidemment, il n'y avait guère à manger dans le quartier, surtout pour une maman dont les bébés, sevrés de la veille, commençaient probablement d'avoir faim sans rime ni raison.
Mon amie appela la chienne, et la chienne, ayant d'abord réfléchi prudemment, vint. Un marchand de pain noir passait fort à propos sur la grande place déserte. Je le hélai et mon amie acheta beaucoup, beaucoup de pain noir. La chienne, éblouie, vit sous ses pattes une semaine pour le moins de liesse et de bombance...
Pénétrée de gratitude, cette chienne-là,—une maman chienne,—voulut prouver sur-le-champ sa joie et sa confiance. Et, pour ce faire, elle fit comme auraient fait toutes les autres mamans de l'univers: plongeant avec précipitation dans son trou, sous la colonne, elle en émergea l'instant d'après, portant à bout de gueule deux chiots, qui étaient les siens, et qu'elle nous présenta dans toutes les règles les plus protocolaires. C'étaient de jolis chiots: aussi potelés, aussi grassouillets que leur mère était elle-même étique, ce dont elle semblait tirer un bien légitime orgueil. Sous nos yeux, pour que nous ne nous méprenions pas sur le sens de cette maigreur et de cet embonpoint significatifs, notre nouvelle amie partagea à coups de dents, entre ses deux marmots, le repas du jour, puis s'en fut remiser en lieu sûr le surplus des provisions. Après quoi, revenant, elle dîna des restes de ses petits, et les chiots laissaient peu de restes. Puis, enfin, la famille entière réintégra sa façon de terrier.