—Monsieur le président, je suis, moi, Ahmed bey Alledine, colonel au service de Sa Majesté Impériale le Sultan; et ceux-ci sont mon père, Mehmed pacha, général de brigade en retraite, et mon fils, Arif, soldat volontaire.

Sur la cour martiale, une stupeur s'abattit. Ces gens-là,—déguenillés, hirsutes,—ces va-nu-pieds, pris tels quels, sans insignes et sans galons, au coin d'une haie?—des soldats?—de vrais soldats? des officiers turcs? des officiers?!! Allons donc! Carlo Torelli se retint d'éclater de rire, et d'envoyer, sans plus ample information, ces trois mauvais plaisants au mur. Sous l'œil trop attentif des deux journalistes occidentaux, il crut bon toutefois de questionner encore:

—Avez-vous des papiers, des papiers officiels, à l'appui de vos dires?

Ahmed bey Alledine, de ses deux mains liées, fouilla dans les plis de son burnous:

—Voici ma commission.

Il précisa, durant que le Piémontais, encore incrédule, examinait de tout près cette commission inattendue:

—Veuillez faire constater par votre drogman que le séraskier[1] m'accrédite comme colonel commandant le deuxième régiment des volontaires arabes du vilayet de Tripoli. Ceci pour vous bien démontrer que, chef de soldats sans uniforme, j'ai dû, pour ne pas me distinguer de mes hommes, renoncer moi-même à mon ancienne tenue de colonel ottoman.

Ahmed bey Alledine, ayant ainsi dit, se tut.

Et un tel silence succéda qu'on put entendre, dans tout le prétoire, le grattement léger des crayons sur le papier des carnets, durant que les deux journalistes griffonnaient leurs notes.

Carlo Torelli, à la fin, se ressaisit pourtant, et reprit contenance.