En ce temps-là, messires et messeigneurs, le propre père du plus sublime de tous nos padishahs, Souléïman! celui-là même que les Infidèles ont surnommé le Magnifique ... les infidèles, oui! les Infidèles que vainquit, détruisit ou conquit Souléïman, qu'ils admiraient plus encore qu'ils ne le détestaient! Et tout justement, le jour qu'Achmet Djemal, fils de Rechid et principal héros de cette histoire héroïque, entrait dans sa neuvième saison, Allah—louanges à Lui!—se souvint de son peuple et fit à l'archange le signe. Azraël ... la foudre est moins prompte qu'Azraël!... Azraël étendit ses ailes noires, vola jusqu'à Stamboul, s'abattit sur l'Iéni-Séraï et, de l'épée, toucha l'ancien Padishah, père du Padishah Souléïman, au cheveu que vous savez; alors le Padishah, père du Padishah Souléïman, s'en fut au paradis, comme naguère Rechid Djemal.

Or, âgé de neuf ans,—et les initiés nomment le nombre neuf, nombre de la pleine promesse,—Achmet Djemal fut très sagement envoyé par sa mère, ses oncles et ses frères, à l'Iéni-Séraï du Padishah, comme page du harem impérial. Et ce harem, justement à point, se trouvait devenu le harem du Magnifique Souléïman, pour le plus grand bien de toute la Foi, de tous les Croyants et, notamment, de ce Croyant, nouveau page dans le harem de Iéni-Séraï, Achmet Djemal, fils du chef défunt, Rechid.

Adonc, voilà devenu page au harem,—et sous l'œil de Celui de qui vient tout honneur, puisque vicaire d'Allah,—adonc voilà, devenu tel, Achmet. Et c'est ainsi. Nul doute que, si bien placé comme il était, le héros dont je chante l'histoire ne manqua pas de courir mille et mille probables hasards et d'accomplir dix mille et dix mille hauts faits, dès ce temps du Iéni-Séraï et dès cette époque du Souléïmanieh Harem...—Mais, daignent Vos Hautes Excellences pardonner au chanteur, si, de ces mille-là, non plus que de ces dix mille-ci, le chanteur ne chante pas un chant: l'histoire est longue, la nuit courte; trop cruel est mon regret; il me faut cependant passer sur toutes ces délectables années qui séparent la neuvième de la quatorzième saison du page Achmet...

... Sauf pourtant sur un jour d'une de ces années, un seul jour d'une seule année! sur ce jour qui, saintement, tomba un vendredi, et un vendredi du saint mois de Ramazan! Ce vendredi-là, entre le coup de canon du matin et le coup de canon du soir, tout chacun dans le Séraï étant à jeun, comme l'exige la loi du Prophète, il plut à Sa Majesté Impériale d'aller promener Sa rêverie et Sa méditation aux Eaux Douces d'Asie: car le Ramazan, cette année-là, tombait en été. Le Padishah s'était d'abord allé reposer au harem, et le page Achmet était, auprès de Sa Personne, de service, et l'épée nue. Lors, Souléïman commanda:

—Page! va!... et ordonne qu'on arme Notre caïque!

Le page Achmet posa son épée nue sur un coussin de Brousse, salua, recula d'un pas, salua encore, recula d'un autre pas, salua de nouveau, recula d'un troisième pas, puis s'agenouilla, mains jointes et front par terre: ainsi l'ordonnait l'étiquette du Séraï. Alors seulement il dit:

—J'écoute pour obéir. Le caïque, plaît-il au Padishah qu'il soit à onze paires?

Lors, Souléïman commanda:

—A sept paires: nous sommes au saint mois du Ramazan; il sied donc de se montrer humble et ne point déployer une pompe qui serait indécente.

Lors, le page répéta: