(Il n'est qu'un seul Dieu! ainsi l'attesta le Prophète...)

Pèlerins de cette caravane, arrêtés pour la nuit dans ce han[1] de bénédiction, salut! Salut à vous, messires[2] les Croyants! Salut à vous, messeigneurs[3] les Francs! Salut même à vous, pauvres chiens d'idolâtres, tristes idiots, rebut de l'humanité ... (si toutefois caravane de tant et tant nobles pèlerins, parmi lesquels j'aperçois des émirs, des princes, des ulémahs, des docteurs, des pachas, des vizirs même! poussait l'infortune jusqu'à souffrir que espèce idolâtre se fût faufilée parmi tant de si bonnes races, et que si noire obscurité fît tache au milieu de telles lumières...) N'importe, Allah le sait, il suffit!...

A tous, donc, salut! J'ose me lever devant Vos Hautes Excellences, moi, le chétif Abdullah, fils d'Abdullah, chanteur par droit héréditaire, et seul chanteur, dans ce han béni, de toutes sortes de chants, contes, dicts et dictons; j'ose me lever de terre pour récréer ceux qui désirent veiller, pour endormir ceux qui désirent dormir, et le tout au nom de Dieu!

Messires, messeigneurs, la nuit étincelle d'étoiles. Louanges à Dieu, l'Unique! J'entreprends donc de chanter à Vos Hautes Excellences la Merveilleuse Aventure d'Achmet pacha, Djemaleddine, chef tcherkess, pirate, amiral, vali, grand d'Espagne, marquis français, et ami de plusieurs sublimes Princes. Tout cela! Iblis m'emporte si je mens d'un mot: le conte est vrai d'un bout à l'autre!

Je n'entreprends point, cependant, de chanter, tout entière, l'Histoire du dit et prodigieux Achmet pacha: il y faudrait, après cette nuit-ci, douze autres nuits pareillement étoilées; et demain n'appartient qu'à l'Unique. Mais j'entreprends d'en chanter à Vos Hautes Excellences ce qui s'y trouve de plus extravagant: à savoir, la fin. Vos Hautes Excellences vont donc ouïr le chant d'Achmet alors qu'il n'est plus simple chef tcherkess, ni page dans l'Iéni-Séraï, ni pirate, ni amiral! alors néanmoins qu'il n'est point encore vali, ni grand, ni marquis, mais qu'il va devenir tout cela, tout d'un coup, et sans y songer, puisque, l'histoire le prouve, il ne songe alors qu'à mériter le plus beau de tous les titres qu'il eût jamais: celui d'ami des plusieurs sublimes princes dont j'ai parlé déjà et dont la gloire emplit encore le monde, quoique tous aient cessé de vivre depuis je ne sais combien de centaines d'années. Si glorieux qu'ils soient tous, d'ailleurs, l'histoire vous prouvera qu'Achmet pacha le fut, lui tout seul, autant certes qu'eux tous ensemble.

Messires, Messeigneurs! il était une fois ... Allah m'est témoin, Lui qui sait mieux que moi!... il était une fois, dans le pays tcherkess, un chef de clan qui, jamais, de mémoire d'homme, n'avait, dans son clan, compté de guerriers seulement et simplement braves ... je veux dire «braves» comme il sied à tout guerrier d'être brave: car le plus lâche des guerriers de ce clan-là avait toujours été brave beaucoup davantage, c'est-à-dire beaucoup trop. Ce disant, messires et messeigneurs je dis vrai, et ne mens pas. Qui donc oserait dire que je mens, mentirait lui-même.

Ce chef de clan, né du sang le plus fier, avait passé à sa naissance, pour citer le poète, «des reins les plus vaillants dans le ventre le plus chaste!» Et il s'appelait, à la mode tcherkess, d'un nom double: Rechid Djemal. Rechid, comme son père l'avait nommé; Djemal, comme son père se nommait lui-même. Car, vous le savez assurément, messires, et vous ne l'ignorez sans doute pas, messeigneurs, les Tcherkess,—gens de Circassie,—sont moins simples que nous, les Turkmènes,—gens du Turkestan—: tout vrais croyants qu'ils sont, ils ne se contentent point de se déclarer fils de leur père; ils poussent l'orgueil jusqu'à se proclamer petit-fils de leur aïeul et à proclamer cet aïeul-là petit-fils de son aïeul à lui! tout cela inclus dans un seul nom, commun à tous, fils, père, grand-père, aïeul, aïeux ... tant et tant qu'ils prétendent ainsi, d'aïeul en bisaïeul et de bisaïeul en trisaïeul, remonter jusqu'aux temps bénis du Prophète, voire jusqu'aux temps de Moïse ou de l'ancêtre Adam. Il n'importe, d'ailleurs. Le chef Rechid Djemal, pour commencer, puis, pour continuer, le fils du chef Rechid Djemal, importent seuls: car ce fils ne fut autre qu'Achmet Djemal en personne, plus tard Achmet pacha Djemaleddine...[4].

Et voici comment il naquit... (Allah le sait d'ailleurs mieux que moi!...)

Quand le chef Rechid entra dans sa cinquantième année, il alla, un matin de soleil, se baigner dans la rivière la plus proche et, s'étant regardé dans l'eau claire, il se vit tel qu'il était: vieux. Il se hâta de rentrer au camp, s'enferma dans sa tente, songea, puis, voulant goûter une dernière fois, avant qu'il fût trop tard et que l'âge lui en eût ôté la force, du plaisir que votre Dieu, messeigneurs, permet et qu'à nous, messires, notre Allah commande... la illah il Allah! Il n'est qu'Un: vôtre, nôtre, c'est le même!...

... Le chef Rechid, voulant donc, une dernière fois, goûter du plaisir d'amour, épousa une dernière épouse, sa huitième—huit est le nombre divin! disent les initiés, savants ès la Kabbale!—Cette épouse huitième était une vierge très belle et du plus noble sang tcherkess. Et neuf mois après, le jour même qu'elle atteignait son quatorzième printemps...—quatorze, disent les savants initiés, est le nombre deux fois sage!—l'épouse offrit à l'époux un fils irréprochable, portrait vivant de son père, donc vivante preuve de la vertu de sa mère. Rechid Djemal le nomma Achmet. Et, la naissance de ce fils ayant achevé la tâche assignée par Allah au père de l'enfant, Rechid Djemal s'en fut au paradis, content de mourir comme d'avoir vécu.