En avant.... Après tout, l'expédition ne va pas sans quelque risque pour le Frank comme pour la Turque. Un coup de couteau est vite donné, par un valet trop fidèle à la loi du Coran.—Et le danger purifie tout.
Mes caïkdjis dorment déjà. Je sors de la maison sans qu'ils m'entendent.—Mon jardin; ma petite porte—et voici la rue campagnarde, pavée de cailloux à têtes rondes. Pas un chat, cela va bien. Un silence de cimetière. Aucune lueur suspecte, sauf, là-bas, les trois fenêtres lumineuses d'une maison de bois, inconnue; mais nulle ombre inquiétante dans la transparence des rideaux de toile. Personne. Sécurité entière. Et voici le petit mur....
Il ne tient qu'à moi d'enjamber.... Mais non, pas encore. Cette rue musulmane, muette et mystérieuse, cette maison isolée, les hautes têtes des cyprès dressées alentour, et la princesse voilée qui attend dans l'ombre, parmi les roses du jardin, que vienne le chevalier errant au pourpoint d'azur ... c'est une page des Mille et une Nuits que je vis en cette minute et je veux retenir la minute pour savourer la page plus longtemps.
Ho! un bruit de cavalcade au bout de la rue. Est-ce le Khalife abbasside qu'on nomme Haroun, et son vizir l'Altesse Giafour, et l'eunuque nègre qui porte la rondache d'argent, tous trois en ronde nocturne, et veillant au bon ordre de l'Empire? Je rétrograde jusqu'au mur de mon jardin à moi, et j'attends. Le bruit se rapproche. Des sabots choquent le pavé....
Hélas! non; ce n'est ni le Khalife, ni le vizir ... seulement la troupe en goguette des ânes du village, qu'on laisse libres la nuit, et qui vont par les rues, sans bât ni licou. N'importe, c'est joli, cette procession de petites bêtes grises, trottinant à la queue leu leu....
Ils ont passé, tels les djins de la chanson. La rue, derechef, est silencieuse. Et le mur est là, pas beaucoup plus haut que mon front....
Étrange! pas de fièvre du tout:—pas d'impatience, pas de désir. Pourtant, dans une minute, une petite main saisira la mienne, et je suivrai la princesse voilée; dans deux minutes, la princesse ôtera son voile.... Mais il fait trop doux et trop calme au pied de ce mur que je ne me résous pas à sauter.... Voici ce que c'est, je crois: je ne la connais pas assez, la princesse voilée. Je ne l'ai vue qu'une fois, une seconde, à son shahnichir. Et d'autres traits, d'autres yeux sont dans ma mémoire et m'empêchent de bien songer à elle, et me défendent d'imaginer son baiser....
Je vois, au fond de ma pensée, des cheveux couleur de nuit, un regard fier et songeur, une bouche triste qui sourit par-dessus sa tristesse,—qui sourit courageusement.... Dans cette vision, il n'y a pas de shahnichir, il y a, au bout d'une grille, un pavillon très délabré, en surplomb sur le Bosphore....
Alors, alors, qu'est-ce que je fais ici? C'est ailleurs que je veux être, que je dois être.... Et si je sautais le petit mur, je serais déloyal, menteur, puisque....
Oui, je sais bien qu'elle va pleurer, celle qui attend. Mais, ne pleurerait-elle pas plus amèrement si je sautais le mur?