Non mihi si voces centum sint, oraque centum,
Ferrea vox, omnes fatuorum evolvere formas,
Omnia stultorum percurrere nomina possim.
Erasme, Eloge de la Folie.
Nous mettrons donc dans la premiere Classe, les Rats des Coquettes ; je croi qu’ils doivent avoir le pas sur tous les autres sans leur faire tort ; à moins que ceux des Petits-Maîtres ne s’avisent de le leur disputer, & ils ont quelque droit de le faire ; pour lors, la chose seroit problêmatique ; & pour conserver la bonne intelligence qui regne entre-eux, on pourroit par accommodement les mettre ensemble dans le même rang indistinctement comme ils se rencontrent dans le monde. S’il étoit permis de donner de l’étenduë à des êtres immateriels, on les supposeroit, sans rien risquer, les uns & les autres, les plus grands & les mieux nourris de tous les Rats, parce que rien n’égale les caprices d’une Coquette, & l’étourderie d’un Petit-Maître.
La seconde place appartient de droit à ceux des Devots & de la gent mistique. Ce sont eux qui produisent dans l’esprit de leurs Hôtes ces pieuses fantaisies qu’ils suivent comme des inspirations ; ce sont les mêmes qui sont cause des vœux imprudens, & des austerités outrées ; ils font de l’un un fanatique ; de l’autre un imbecile ; ils envoyent dans un Cloître celui-ci qui étoit né pour servir l’Estat dans les affaires ou dans les armées, & arrachent celui-là du sein de sa famille pour en faire un Misantrope, un malheureux dans la solitude. Combien tous les jours ces mêmes Rats font-ils fabriquer de Testamens ridicules, dans lesquels un pere de famille penetré d’une indifference subite pour ses enfans, les désherite dévotement, pour enrichir un Tartuffe, bâtir un Temple, ou engraisser une Communauté d’Inutiles ? En general, ils causent dans l’esprit un si prodigieux dérangement, qu’un homme toujours en contradiction avec les autres hommes, fait les plus grandes folies par des principes très-sages.
Il est inutile de protester, que je ne parle pas de tous les Devots, je les respecte sincerement, & je suis persuadé que les honnêtes gens remplis d’une saine Dévotion sont de tous les hommes ceux qui ont le moins de Rats.
Donnons, si vous voulez, Monsieur, le troisiéme rang aux Rats des Gens de génie, des hommes à talents. Les Poëtes en ont toujours eû la cervelle bien meublée, & l’on ne s’accoutumeroit point à voir un Rimeur parfaitement raisonnable : je croi bien qu’Apollon les inspire, mais c’est souvent Apollon Sminthien, c’est-à-dire le Ratier. Les Mathematiciens ne manquent pas aussi de Rats, & les Peintres, & les Musiciens en sont largement partagés. Tous ces Messieurs generalement regnent dans une Sphere plus ou moins étenduë, hors de laquelle leurs Rats les tiranisent un peu : Heureusement leurs Talents excusent leurs écarts.
Faites-moi grace, Monsieur, pour la quatriéme Classe, ou permettez-moi d’y comprendre indistinctement les Rats de tout le genre humain, & vous vous donnerez la peine de les y démêler. Tout homme qui n’a pas de liaison dans ses pensées, de suite dans ses actions, d’ordre dans ses desseins, qui semble souvent agir plutôt par hasard, par caprice, ou par principe de mecanisme, que par raison, s’appelle Ratier ; au moins ce sont les idées que je croi attachées à ce terme. Or quel est le mortel qui ne merite pas quelquefois ce nom ? La différence, Monsieur, est du plus au moins, & cette difference est infinie.
Que le Seigneur Asmodée étoit placé avantageusement sur la Tour de Sansalvador avec Don Cléofas, pour lui montrer ce qui se passoit dans Madrid ! Supposons, Monsieur, que je fusse dans Paris, sur un Observatoire pareil, avec un Etranger curieux de connoître des Ratiers, je pourrois peut-être lui montrer des personnages assez singuliers en ce genre, en supposant encore que par la même puissance diabolique les toits fussent enlevés, & que je pusse promener mes yeux dans l’interieur des maisons : convenons, encore qu’il est nuit ; car j’ai besoin de toutes ces suppositions.