—Il avait bien tout cela, mon bon monsieur; est-ce que vous l'auriez connu, par hasard?

—Non, dit mon oncle; mais je l'ai peut-être vu en quelque endroit.

—Et la jeune dame, dit M. Minxit, n'est-elle pas de haute taille, et n'a-t-elle pas des taches de rougeur par la figure?

—Elle a bien cinq pieds trois pouces, répondit la vieille, et elle a une peau comme la coquille d'un œuf de dinde.

M. Minxit s'évanouit.

Benjamin emporta M. Minxit dans son lit et le saigna; puis il se fit conduire auprès d'Arabelle; car la belle dame qui devait mourir dans les douleurs de l'enfantement, c'était la fille de M. Minxit. Elle occupait la chambre que son amant lui avait conquise au prix de sa vie, triste chambre en vérité, et dont la possession ne valait pas la peine qu'on se la disputât.

Arabelle était là, gisant dans un lit de serge verte. Mon oncle ouvrit les rideaux et la contempla quelque temps en silence. Une pâleur humide et mate, semblable à celle d'une statue de marbre blanc, était répandue sur son visage. Ses yeux à demi ouverts étaient fanés et sans regard, sa respiration s'échappait par sanglots de sa poitrine. Benjamin souleva son bras qui pendait immobile le long du lit; ayant interrogé les battements de son pouls, il secoua tristement la tête et ordonna à la garde d'aller quérir le docteur Débrit. Arabelle, à sa voix, tressaillit comme un cadavre qui éprouve les premières atteintes du galvanisme.

—Où suis-je? dit-elle en promenant autour d'elle un regard en démence; ai-je donc été le sujet d'un sinistre rêve? Est-ce vous, M. Rathery, que j'entends, et suis-je encore à Corvol, dans la maison de mon père?

—Vous n'êtes point dans la maison de votre père, dit mon oncle; mais votre père est ici. Il est prêt à vous pardonner; il ne vous demande qu'une chose, c'est que vous vous laissiez vivre afin qu'il vive aussi.

Les regards d'Arabelle s'arrêtèrent par hasard sur l'uniforme de M. de Pont-Cassé, qu'on avait suspendu, encore trempé de sang, à la muraille. Elle essaya de se mettre sur son séant; mais ses membres se tordirent dans une horrible convulsion, et elle retomba lourdement sur son lit, comme retombe un cadavre qu'on a soulevé dans son cercueil. Benjamin mit la main sur son cœur, il ne battait plus; il approcha un miroir de ses lèvres, la glace resta nette et brillante. Misère et bonheur, tout était fini pour la pauvre Arabelle. Benjamin restait debout à son chevet, tenant sa main dans la sienne, et plongé dans un abîme d'amères réflexions.