—Plaisantez-vous? dit mon oncle. Est-ce que c'est ma faute, à moi, si elle s'est amourachée d'un mousquetaire?
Toutes les passions, ce n'est que du sang qui se précipite vers le cerveau. La raison de M. Minxit se fût brisée sans doute sous l'effort de cette puissante douleur; mais, dans le paroxysme de son délire, sa veine à peine fermée (on se rappelle que mon oncle venait de le saigner) se rouvrit. Benjamin laissa couler le sang, et bientôt une défaillance salutaire succéda à cette surabondance de vie et sauva le pauvre vieillard. Benjamin donna des ordres et de l'argent au maître de la Levrette pour qu'Arabelle et son amant reçussent une sépulture honorable; puis il revint s'établir au chevet de M. Minxit, et veilla sur lui comme une mère sur son enfant malade. M. Minxit resta trois jours entre la vie et la tombe; mais, grâce aux soins habiles et affectueux de mon oncle, cette fièvre qui le dévorait s'amortit peu à peu, et bientôt il fut en état d'être transporté à Corvol.
XXI
UN DERNIER FESTIN.
M. Minxit avait une de ces constitutions antédiluviennes qui semblent faites d'une matière plus solide que les nôtres. C'était une de ces plantes vivaces qui conservent encore une végétation vigoureuse, alors que les autres sont flétries par l'hiver. Les rides n'avaient pu entamer ce front de granit; les années s'étaient accumulées sur sa tête sans y laisser aucune trace de décadence. Il était resté jeune jusqu'au delà de sa soixantième année, et son hiver, comme celui des tropiques, était encore plein de sève et de fleurs; mais le temps et le malheur n'oublient personne. La mort de sa fille venant après sa fuite et après la révélation subite de sa grossesse, avait frappé d'un coup mortel cette organisation puissante; une fièvre lente le minait sourdement. Il avait renoncé à ces goûts bruyants qui avaient fait de sa vie une longue partie de fête. Il avait mis de côté la médecine comme un embarras inutile. Les compagnons de sa longue jeunesse respectaient sa douleur, et, sans cesser de l'aimer, ils avaient cessé de le voir. Sa maison était muette et fermée comme une tombe, et à peine, par quelques persiennes entr'ouvertes, jetait-elle à la dérobée quelques regards sur le village. Les cours ne retentissaient plus du bruit des allants et des venants; les premières herbes du printemps s'étaient emparées de l'avenue, de hautes plantes domestiques croissaient le long des murs et formaient à l'entour comme un lambris de verdure. Cette pauvre âme en deuil n'avait plus besoin que d'obscurité et de silence. Il avait fait comme la bête fauve qui se retire, lorsqu'elle veut mourir dans les profondeurs les plus sombres de la forêt. La gaieté de mon oncle venait échouer contre cette incurable mélancolie. M. Minxit ne répondait à ses joyeusetés que par un morne et triste sourire, comme pour lui dire qu'il l'avait compris et qu'il le remerciait de sa bonne intention. Mon oncle avait compté sur le printemps pour le ramener à la vie; mais ce printemps qui revêt toute terre aride de fleurs et de verdure, n'a rien à faire reverdir dans une âme désolée, et tandis que tout renaissait, le pauvre homme se mourait lentement.
C'était un soir du mois de Mai. Il se promenait dans sa prairie, appuyé sur le bras de Benjamin. Le ciel était limpide, la terre était verte et parfumée, les demoiselles voltigeaient avec un harmonieux frôlement de leurs ailes entre les roseaux du ruisseau, et l'eau, toute couverte de fleurs d'aubépines, murmurait sous les racines des saules.
—Voilà une belle soirée, dit Benjamin, cherchant à tirer M. Minxit de cette sombre rêverie qui enveloppait son esprit comme un linceul.
—Oui, répondit celui-ci, une belle soirée pour le pauvre paysan qui va entre deux haies fleuries, sa pioche sur l'épaule, vers sa chaumière qui fume et où l'attendent ses enfants; mais pour le père qui porte le deuil de sa fille, il n'y a plus de belles soirées.
—Et à quel foyer, dit mon oncle, n'y a-t-il pas une place vide? qui n'a pas, au champ de repos, un tertre de gazon où, tous les ans, à la Toussaint, il vient verser de pieuses larmes? Et dans les rues de la cité, quelle foule, si rose et si dorée qu'elle soit, n'est tachée de noir? Quand les fils vieillissent, ils sont condamnés à mettre leurs vieux parents dans la tombe; quand ils meurent au milieu de leur âge, ils laissent une mère désolée à genoux auprès de leur cercueil. Croyez-moi, les yeux de l'homme ont été faits bien moins pour voir que pour pleurer, et toute âme a sa plaie, comme toute fleur a son insecte qui la ronge. Mais aussi, dans le chemin de la vie, Dieu a mis l'oubli qui suit à pas lents la mort, qui efface les épitaphes qu'elle a tracées et répare les ruines qu'elle a faites. Voulez-vous, mon cher M. Minxit, suivre un bon conseil? Croyez-moi, allez manger des carpes sur les bords du lac de Genève, du macaroni de Naples en Italie, boire du vin de Xérès à Cadix, et savourer des glaces à Constantinople; dans un an vous reviendrez aussi rond et aussi joufflu que vous l'étiez avant.
M. Minxit laissa pérorer mon oncle tant qu'il voulut, et quand il eut fini: