—Hélas! dit Page, il y a bien quinze jours que je n'ai vu un pauvre écu de six francs. Je crois que le numéraire a peur de M. de Calonne: il se retire…

—Ce n'est pas toujours chez les médecins, dit mon oncle. Ainsi, il ne faut plus penser à ton quartaut.

Pour toute réponse, Page poussa un gros soupir.

En ce moment arriva ma grand'mère, portant, comme un enfant Jésus, un gros rouleau de toile entre ses bras. Elle posa sa toile avec enthousiasme sur les genoux de mon oncle.

—Tiens, Benjamin, lui dit-elle, je viens de faire un superbe marché; j'ai avisé cette toile ce matin en faisant un tour de foire. Tu as besoin de chemises, et j'ai jugé qu'elle te convenait. Madame Avril en donnait soixante-quinze francs. Elle a laissé partir le marchand; mais j'ai bien vu, à la manière dont elle le reluquait, qu'elle avait l'intention de le rappeler. Voyons votre toile, ai-je dit de suite au paysan. Je lui en ai donné quatre-vingts francs; je ne croyais pas qu'il me la laisserait pour le prix: la toile vaut cent vingt francs comme un liard, et madame Avril est furieuse contre moi de ce que je suis allée sur son marché.

—Et cette toile, s'écria mon oncle, vous l'avez achetée, achetée?

—Achetée, dit ma grand'mère, qui ne concevait rien à l'exaspération de Benjamin. Il n'y a plus moyen de s'en dédire: le paysan est en bas qui attend son argent.

—Eh bien! allez-vous-en au diable! s'écria Benjamin en jetant le rouleau par la chambre, vous et… c'est-à-dire, pardon, ma chère sœur, pardon, non, n'allez pas au diable: c'est trop loin; mais allez porter votre toile au marchand: je n'ai pas d'argent pour le payer.

—Et l'argent que tu as reçu ce matin de M. de Cambyse? fit ma grand'mère.

—Mon Dieu! cet argent n'est pas à moi: M. de Cambyse me l'a donné de trop.