—Va, mon pauvre Benjamin, dit ma grand'mère en emportant sa toile, avec tout ton esprit tu ne seras jamais qu'un imbécile.
—Au fait, dit Page quand ma grand'mère fut au bas de l'escalier, ta chère sœur a raison, tu pousses la probité jusqu'à la niaiserie.
Mon oncle se leva avec vivacité, et serrant le bras de l'avocat dans sa main de fer à le faire crier:
—Page, lui dit-il, cela n'est pas simplement de la probité, c'est un noble et légitime orgueil; c'est du respect non-seulement pour moi-même, mais encore pour notre pauvre caste opprimée. Veux-tu que je laisse dire à ce hobereau qu'il m'a offert une espèce de pour-boire, et que j'ai accepté? qu'ils nous renvoient, eux dont l'écusson n'est qu'une plaque de mendiant, ce reproche de mendicité que nous leur avons si souvent adressé? que nous leur donnions le droit de proclamer que, nous aussi, nous recevons l'aumône quand on veut bien nous la faire? Écoute, Page, tu sais si j'aime le bourgogne; tu sais aussi, d'après ce que vient de dire ma chère sœur, si j'ai besoin de chemises; mais pour tous les vignobles de la Côte-d'Or et toutes les chènevières des Pays-Bas, je ne voudrais pas qu'il y eût dans le bailliage un regard devant lequel le mien dût s'abaisser. Non, je ne garderai pas cet argent, quand il le faudrait pour racheter ma vie. C'est à nous, hommes de cœur et d'instruction, à faire honneur à ce peuple au milieu duquel nous sommes nés; il faut qu'il apprenne par nous qu'il n'est pas besoin d'être noble pour être homme, qu'il se relève par l'estime de lui-même de l'abaissement où il est descendu, et qu'il dise enfin à cette poignée de tyrans qui l'oppriment: Nous valons autant que vous, et nous sommes plus nombreux que vous: pourquoi continuerions-nous à être vos esclaves, et pourquoi voudriez-vous rester nos maîtres? Oh! Page, puissé-je voir ce jour, et boire de la piquette le reste de ma vie!
—Voilà qui est bel et bon, dit Page; mais tout cela ne nous donne pas de bourgogne.
—Sois tranquille, ivrogne, tu n'y perdras rien: dimanche je vous donne à goûter à tous avec ces vingt francs que j'ai retirés du gosier de M. de Cambyse, et au dessert je vous raconterai leur histoire. Je vais écrire de suite à M. Minxit. Je ne puis voir Arthus, attendu que je n'ai que vingt francs à dépenser, ou bien il faudrait qu'il voulût dîner copieusement ce jour-là; mais si tu rencontres avant moi Rapin, Parlanta et les autres, préviens-les, afin qu'ils ne s'engagent pas ailleurs.
Je dois dire de suite que ce goûter fut ajourné à huitaine, parce M. Minxit ne put se trouver au rendez-vous; puis indéfiniment remis, parce que mon oncle fut obligé de se séparer de ses deux pistoles.
XII
COMMENT MON ONCLE APPENDIT M. SUSURRANS À UN CROCHET DE LA CUISINE.
Voyez comme les fleurs sont merveilleusement fécondes: elles jettent autour d'elles leurs graines comme une pluie; elles les abandonnent au vent comme une poussière, elles les envoient, ainsi que ces aumônes qui montent jusqu'aux noirs galetas, sur la cime des rocs désolés, entre les vieilles pierres des murailles fêlées, au milieu des ruines qui tombent et pendent, sans s'inquiéter si elles trouveront une pincée de terre qui les féconde, une goutte de pluie qui suce leur racine, et après un rayon pour les faire croître, un autre rayon pour les peindre. Les brises du printemps qui s'en va emportent les derniers parfums de la prairie; voilà la terre toute jonchée de feuilles qui se fanent: mais quand les brises de l'automne passeront, secouant sur la campagne leurs ailes humides, une autre génération de fleurs aura revêtu la terre d'une robe neuve, leur faible parfum sera le dernier souffle de l'année qui se meurt, et qui en mourant nous sourit encore.