Sous tous les autres rapports, les femmes ressemblent à des fleurs; mais sous celui de la fécondité elles n'ont aucune ressemblance avec elles: la plupart des femmes, les femmes comme il faut surtout, et je vous prie, prolétaires, mes amis et mes frères, de croire que c'est seulement pour me conformer à l'usage que je me sers de cette expression, car, pour moi, la femme la plus comme il faut, c'est la plus aimable et la plus jolie; les femmes comme il faut, donc, ne produisent plus: ces dames sont mères de famille le moins possible; elles se font stériles par économie. Quand la femme du greffier a fait son petit greffier, la femme du notaire son petit notaire, elles se croient quittes envers le genre humain et elles abdiquent. Napoléon, qui aimait beaucoup les conscrits, disait que la femme qu'il aimait le plus était celle qui faisait le plus d'enfants. Napoléon en parlait bien à son aise, lui qui avait à donner à ses fils des royaumes au lieu de domaines!… Le fait est que les enfants sont fort chers, et que cette dépense n'est pas à la portée de tout le monde: le pauvre seul peut se permettre le luxe d'une nombreuse famille. Savez-vous que les mois de nourrice d'un enfant coûtent seuls presque un cachemire? Puis, le poupon grandit vite, arrivent les notes boursoufflées du maître de pension et les mémoires du cordonnier et du tailleur; enfin le bambin d'aujourd'hui demain se fera homme, les moustaches lui poussent et le voilà bachelier ès-lettres. Alors vous ne savez plus qu'en faire. Pour vous débarrasser de lui, vous lui achetez une belle profession; mais vous ne tardez pas à vous apercevoir, aux traites qu'on tire sur vous des quatre coins de la ville, que cette profession ne rapporte à votre docteur que des invitations et des cartes de visite: il faut que vous l'entreteniez, jusqu'à trente ans et au delà, de gants glacés, de cigares de la Havane et de maîtresses. Vous conviendrez que cela est fort désagréable!… Allez, s'il y avait un tour pour les jeunes gens de vingt ans, comme il y en a un, ou plutôt comme il n'y en a plus pour les petits enfants, je vous assure que l'hospice aurait presse!

Mais, dans le siècle de mon oncle Benjamin, les choses allaient tout autrement: c'était l'âge d'or des accoucheurs et des sages-femmes. Les femmes s'abandonnaient sans inquiétude et sans arrière-pensée à leurs instincts: riches ou pauvres, elles faisaient toutes des enfants, et même celles qui n'avaient pas le droit d'en faire. Mais, ces enfants, on savait alors où les mettre; la concurrence, cette ogresse aux crocs d'acier qui dévore tant de petites gens, n'était pas encore arrivée; tout le monde trouvait place au beau soleil de la France, et dans chaque profession on avait ses coudées libres; les emplois s'offraient d'eux-mêmes, comme le fruit qui pend à la branche, aux hommes capables de les remplir, et les sots eux-mêmes trouvaient à se caser, chacun selon la spécialité de sa sottise; la gloire était aussi facile, aussi bonne fille que la fortune: il fallait deux fois moins d'esprit qu'à présent pour être un homme de lettres, et avec une douzaine d'alexandrins on était poète.

Ce que j'en dis, ce n'est pas que je regrette cette fécondité aveugle de l'ancien régime, qui produisait comme une machine sans savoir ce qu'elle faisait: je me trouve bien assez de voisins comme cela; je voulais seulement vous faire comprendre comment, à l'époque où je parle, ma grand'mère, quoi qu'elle n'eût pas encore trente ans, en était déjà à son septième enfant.

Ma grand'mère, donc, en était à son septième enfant. Mon oncle voulait absolument que sa chère sœur assistât à sa noce, et il avait fait consentir M. Minxit à remettre le mariage après les relevailles de ma grand'mère. Le trousseau du nouvel arrivant était tout fait, tout blanc, tout festonné, et de jour en jour on attendait son entrée dans l'existence. Les six autres étaient tous vivants, tous enchantés d'être au monde. Il manquait bien quelquefois à l'un une paire de sabots, à l'autre une casquette; tantôt celui-ci était percé au coude, et tantôt celui-là au talon, mais le pain quotidien abondait; tous les dimanches ils avaient leur chemise blanche et repassée; somme toute, ils se portaient à merveille et fleurissaient dans leurs guenilles.

Mon père, cependant, qui était l'aîné, était le plus beau et le mieux nippé des six: cela tenait peut-être de ce que son oncle Benjamin lui repassait ses vieilles culottes courtes, et que pour en faire à Gaspard des pantalons, il n'y avait presque rien à y changer, que souvent même on n'y changeait rien du tout. Par la protection du cousin Guillaumot, qui était sacristain, il avait été promu à la dignité d'enfant de chœur, et je le dis avec orgueil, il était un des meilleurs enfants de chœur du diocèse: s'il eût persisté dans la carrière que le cousin Guillaumot lui avait ouverte, au lieu d'un beau lieutenant de pompiers qu'il est aujourd'hui, il eût fait un curé magnifique. Il est vrai que je dormirais encore dans le néant, comme dit ce bon M. de Lamartine qui dort lui-même quelquefois; mais le sommeil est une excellente chose, et puis, vivre pour être rédacteur d'un journal de province et être l'antagonisme du bureau de l'esprit public, cela vaut-il bien la peine de vivre?

Quoi qu'il en soit, mon père devait à ses fonctions de lévite l'avantage d'avoir un superbe habit bleu-de-ciel. Voici comment cette bonne fortune lui était arrivée: La bannière de saint Martin, patron de Clamecy, avait été mise à la réforme; ma grand'mère, avec ce coup-d'œil d'aigle que vous lui connaissez, avait découvert que dans cette étoffe bénite il y avait de quoi faire à son aîné une veste et un pantalon, et elle s'était fait adjuger à vil prix, par la fabrique, la bannière révoquée. Le saint était peint au beau milieu; l'artiste l'avait représenté au moment où il coupe avec son sabre un pan de son manteau pour en couvrir la nudité d'un mendiant; mais ce n'était pas là un obstacle sérieux au projet de ma grand'mère. L'étoffe avait été retournée, et saint Martin avait été mis à l'envers, ce qui, du reste, était bien égal au bienheureux.

L'habit avait été mené à bonne fin par une couturière de la rue des Moulins. Il serait allé à mon oncle tout aussi bien peut-être qu'à mon père; mais ma grand'mère l'avait fait faire de telle sorte qu'après avoir été usé une première fois par l'aîné, il pût l'être une seconde fois par le cadet. Mon père se carra d'abord dans son habit bleu-de-ciel; je crois même qu'il avait contribué de ses appointements à en payer la façon; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'une belle parure est souvent un cilice. Benjamin, pour lequel il n'y avait rien de sacré, l'avait surnommé le patron de Clamecy. Ce sobriquet, les enfants l'avaient ramassé, et il avait valu à mon père bien des horions. Plus d'une fois il lui était arrivé de rentrer à la maison avec un revers de l'habit bleu-de-ciel dans sa poche. Saint Martin était devenu son ennemi personnel. Souvent vous l'eussiez vu au pied de l'autel plongé dans une sombre méditation. Or, à quoi rêvait-il? au moyen de se débarrasser de son habit; et, un jour, au Dominius vobiscum du desservant, il répondit, croyant parler à sa mère: Je vous dis que je ne porterai plus votre habit bleu-de-ciel!

Mon père était dans cette disposition d'esprit, lorsque, le dimanche, après la grand'messe, mon oncle ayant à faire une visite au val des Rosiers, lui proposa de l'accompagner. Gaspard, qui aimait mieux jouer au bouchon sur la promenade que de servir d'aide à mon oncle, répondit qu'il ne le pouvait pas parce qu'il avait un baptême à faire.

—Cela n'empêche pas, dit Benjamin; un autre le fera à ta place.

—Oui, mais il faut que j'aille au catéchisme à une heure.