Susanoonomikoto le retire et se dit à lui-même qu'il l'emportera au ciel, en fera cadeau à sa sœur Amatérasu; par ce moyen-là, il se réconciliera avec elle, et pourra reprendre sa place dans l'assemblée des dieux…

On se figure la joie du pauvre vieillard et de sa femme, en apprenant que le monstre est mort et leur enfant sauvée. Ils ne surent comment remercier le dieu. Celui-ci demanda et obtint la main de la belle Inadahimé, qu'il aimait grandement. Ils se marièrent, se construisirent au pied de la montagne une habitation élégante, et vécurent longtemps ensemble dans la plus parfaite harmonie. Puis, quand le temps de l'exil eut atteint son terme, le dieu retourna au Takamagahara, emmena avec lui la belle Inadahimé, la présenta aux autres divinités, qui la nommèrent déesse.

On voit encore aujourd'hui, dans le pays d'Idzumo, la maison qu'habitèrent Susanoonomikoto et son heureuse épouse. Cette maison est devenue un temple, le temple le plus célèbre du Japon, après celui d'Isé. Les prêtres qui le desservent sont les descendants directs de ces deux divinités. Les habitants de la contrée ont toujours eu pour ce temple la plus grande vénération. On y vient même en pèlerinage de toutes les parties du Japon.

La sabre précieux que Susanoonomikoto trouva dans la queue du monstre Yatama fut offert dans la suite à l'Empereur du Japon, par la déesse Amatérasu. Il porte le nom de Kusanagi-no-tsurugi. Ce sabre, le miroir sacré, et le sceau de pierre précieuse, sont les trois talismans de l'Empire.

On le conserve, dit-on, à Atsuta, province d'Owari.

L'unique parapluie

Un beau soir d'été, le ciel est parsemé d'étoiles, au milieu desquelles la lune, dans son plein, trône comme une reine.

Le boulevard de Masagocho est noir de monde: flâneurs attitrés, qui s'ennuient chez eux le soir; touristes de passage, qui viennent étudier les curiosités de la rue; amateurs à la recherche de quelque objet nouveau; étudiants et étudiantes, en quête de distractions; sœurs aînées ou grand'mères promenant, attaché sur leur dos, un marmot qui dort ou piaille: c'est un perpétuel va-et-vient d'ombres qui se détachent en noir sur la lumière projetée par la lune.

De temps à autre des cris variés: c'est un Kurumaya qui se fait un passage à travers la foule. Il tire en courant sa voiture, sur laquelle se prélasse un monsieur à la dernière mode, tout fier de voir qu'on se dérange pour lui, ou bien, c'est le marchand ambulant de vermicelle; il porte sur l'épaule un long bambou aux deux extrémités duquel se balancent les longues boîtes qui contiennent la soupe fumante. C'est encore le masseur de profession, aveugle et grave: de la main droite, il tient un long bâton, dont il se sert pour assurer sa démarche incertaine, et de la main gauche, un petit sifflet, qu'à intervalles réguliers il porte à la bouche pour en tirer ce son particulier, semblable au cri de la chouette, qui le fait reconnaître partout.