– Et vous, noble vieillard, répond alors le dieu, se redressant de toute la hauteur de sa taille, vous ignorez quel est celui qui vous parle et vous promet le salut de votre fille. Apprenez-le donc. Je ne suis point un homme. Je m'appelle Susanoonomikoto, je suis le frère de la déesse Amatérasu.
A ces mots, le vieillard, sa femme et sa fille, tremblants à la fois de crainte et de bonheur, se prosternent et adorent; puis, joignant les mains et s'avançant à ses pieds, le remercient d'être venu près d'eux pour leur porter secours…
Le dieu se dirige seul vers la montagne. Il prend huit énormes blocs de pierre et les transporte devant la cabane. Puis, il prononce sur elles quelques paroles mystérieuses, et les pierres se transforment en auges. Il les remplit ensuite avec l'eau de la rivière, frappe trois coups sur chacune d'elles de la pointe de son sabre, et cette eau se transforme à l'instant en saké délicieux.
Il fait placer ensuite la jeune et belle Inadahimé sur un petit monticule, de façon à ce que son visage se reflète dans chacune des auges. Il se cache lui-même derrière un rocher et attend, tranquille et calme, l'arrivée du serpent.
Le soleil avait disparu derrière la montagne. La lune venait de se lever. Tout à coup, dans le lointain, on put apercevoir comme seize étoiles de diamant qui brillaient d'un vif éclat dans la profondeur de la nuit. Ces étoiles se rapprochèrent. C'étaient les yeux pétillants de convoitise des huit têtes du monstre. Il s'en vint tout près de la cabane et fit entendre à la fois huit sifflements aigus. Le vieillard et sa femme tremblèrent. Ce cri leur rappelait leurs sept filles mortes et le danger que courait leur chère Inadahimé.
Le serpent, attiré par l'odeur du saké, s'approche avec lenteur, et ses huit têtes se lèvent d'un même mouvement. Il aperçoit dans chacune des auges le visage de celle qu'il cherche. Son énorme queue bat un moment l'espace, signe de son immense joie. Les huit têtes plongent aussitôt, et le monstre, d'un seul trait, avale la précieuse liqueur, jusqu'à la dernière goutte. Mais aussitôt ses regards se troublent, le vertige de l'ivresse le saisit, il s'étend sur le sol, puis se replie sur lui-même et s'endort.
Susanoonomikoto sort à ce moment de sa cachette. Il tire son sabre du fourreau et, d'une main habile, abat l'une après l'autre les huit têtes du monstre, dont le corps bondit en des contorsions effrayantes.
Le dieu veut achever sa victime. Il la découpe en morceaux. Mais, au moment où il allait séparer la queue du tronc, son sabre est arrêté par un corps résistant, qui fait entendre un son métallique. Le dieu, surpris, s'arrête et, délicatement, entr'ouvre les chairs. Quelle n'est pas sa surprise d'apercevoir dans la queue du monstre un autre sabre étincelant, tout incrusté de diamants et de pierres précieuses, un sabre si beau que les dieux du Takamagahara n'en virent jamais de pareil!
Susanoonomikoto abattit, l'une après l'autre, les huit têtes du serpent.