Il part aussitôt et longe, en le remontant, le cours de la rivière. Il se trouve bientôt en face d'une cabane, à moitié délabrée, sise sur le penchant d'une haute montagne. Susanoonomikoto s'approche en étouffant le bruit de ses pas, et à travers les fentes d'une porte mal jointe regarde l'intérieur. Il y voit un vieillard grisonnant, une vieille plus grisonnante encore et une jeune fille de dix-huit à vingt ans. Le vieux et la vieille pleuraient, assis auprès de leur petit brasero. Ils paraissaient comme accablés sous le poids d'un immense chagrin. La jeune fille ne pleurait point, mais sur son visage se lisait sans peine l'expression d'une grande mélancolie et d'une douce résignation.
Elle était d'une beauté extraordinaire. Le dieu n'avait jamais pensé que parmi les mortels, il pût se rencontrer de si belles et si ravissantes créatures. Il éprouva à sa vue un je ne sais quoi d'intime, qu'il n'avait encore jamais éprouvé. Lui, qui descendait des hauteurs du Takamagahara, subit les charmes d'un amour ardent pour cette humble fille de la terre.
Il entr'ouvrit doucement la porte et sans bruit pénétra dans l'intérieur de la cabane. La jeune fille, à sa vue, poussa un cri d'effroi et se précipita vers sa mère. Le vieillard et sa femme levèrent la tête et leurs regards étonnés fixèrent avec crainte le voyageur inconnu. Susanoonomikoto était beau, lui aussi, beau d'une beauté divine. Son visage respirait la force et la santé. Sa taille gigantesque commandait le respect.
Le dieu, s'approchant des trois personnages, leur demanda d'une voix douce et sympathique quelle était la cause de leurs larmes et du chagrin dans lequel ils paraissaient plongés. Ce fut le vieillard qui prit la parole pour répondre:
– Noble voyageur, dit-il, nous ignorons qui vous êtes, mais votre sympathie nous émeut et nous touche. Je m'appelle Ashinazuchi; ma femme se nomme Katazuchi, et notre fille que vous voyez là répond au nom de Inadahimé; nous avons eu huit enfants depuis notre mariage et tous ces enfants étaient des filles. Celle que vous voyez là est la dernière qui nous reste.
Or, vous allez juger de notre malheur et connaître la cause de nos larmes. Tout près d'ici habite le monstre Yatama, le serpent à huit têtes, qui a trente pieds de long. Ce serpent vient tous les ans dans ces parages, et nous emporte chaque fois une de nos enfants qu'il dévore. Nos sept premières filles ont ainsi disparu l'une après l'autre, il ne nous reste plus maintenant que celle qui est devant vous.
C'est aujourd'hui que le monstre doit venir. Il viendra à la nuit tombante et nous emportera notre dernière enfant pour la dévorer. Voilà, noble voyageur, le récit de notre infortune, et le motif de notre chagrin.
– Braves gens, répond alors Susanoonomikoto, ému jusqu'aux larmes, remerciez le ciel de m'avoir aujourd'hui envoyé près de vous. Je vais rester jusqu'à la nuit tombante. J'attendrai le serpent. Je le tuerai de ma main, et sauverai votre fille.
Le vieillard le regarda, et lui sourit tristement:
– J'admire, lui dit-il, votre bravoure et votre bonté. Mais, hélas! vous ignorez à qui vous avez à faire. Non, non; ne vous exposez pas; vous y perdriez inutilement votre précieuse vie.